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28 juin 2006 3 28 /06 /juin /2006 17:07

L'exigence de l'authenticité

 

Une nouvelle fois désencombré des modes et des manières de l'abstraction (dans laquelle il est plus simple de la ranger) Jérôme Boutterin nous surprend par sa peinture et son authenticité en laissant s'échapper dans ses dernières oeuvres la couleur sous forme de monochromes au point que l'on pourrait le croire imprévisible. Il la rythme, la fait flotter,  flamboyer afin une fois de plus de déstabiliser le regard puis se la concilie par des renvois d'une oeuvre à l'autre dans tout un panel de monochromies. Il fait éclater la sensualité jaillissante de l'orange ou du bleu jouxtant le noir. Après les stries qui parcouraient ses toiles précédentes, il restitue l'amplitude du geste de peindre, et sa pensée tout en offrant - fidèle à son esthétique - une vision distanciée, critique l'acte de peindre. Il est tout entier dans cet acte. Il projette la couleur dans la " jungle du sens " en ses mouvements "aléatoires" qui esquissent des territoires de mystère. En ses sortes de peintures-volumes aux formes construites et déconstruites, Boutterin joue comme jamais il ne l'avait fait jusque-là de la peinture et de sa technique. La couleur se trouble elle-même ou se fond dans sa lumière intérieure. Elle ondule sur la rigidité de la toile sans toutefois l'obscurcir et c'est ainsi que l'artiste continue à écrire le temps. On pense forcément, ici, aux impressionnistes même si tout reste chez lui un devoir d'authenticité inexorable et le fruit exigeant d'un savoir-faire très particulier qui fait se rencontrer liberté et maîtrise.

 
 
Bleu , 2006, huile sur toile

Il appartient donc à ces peintres que Charles Taylor dès 1992 a nommé comme ceux d'une "culture de l'authenticité ", corrélative d'une " crise de la modernité ". L'exigence d'originalité ne peut en effet se concevoir chez lui sans la notion d'authenticité marquée par les attentes fortes d'un peintre qui à chaque moment de son oeuvre garde la présence de ces trois grands critères de l'authenticité : l'intériorité, l'originalité et l'universalité, sans lesquelles il n'est pas de singularité qui tienne. Son oeuvre tient aujourd'hui de la peinture gestuelle, de l'expressionnisme abstrait, de l'action painting, qui mettent en scène l'inconscient de la personne, l'extériorisation immédiate de ses sentiments ou de ses sensations intérieures, autorisant la recherche d'un sens communicable. Il prend le contre-pied de cette fausse exigence d'intériorité que représentent souvent les tendances minimalistes ou géométriques, les recherches formalistes et combinatoires mathématiques, les expérimentations techniques ou ludiques qui croient transgresser l'impératif d'expression personnelle et d'impact émotionnel, notamment lorsqu'elles jouent physiquement avec la perception du spectateur.



L'intériorité témoigne de l'authenticité de l'inspiration. Celle-ci se manifeste notamment par l'implication corporelle et émotionnelle de l'artiste, garante de l'immédiateté du lien entre la source du geste créateur et son résultat. Certes tout désormais, en art, se joue au second degré, parce que le référent n'est plus l'authenticité de sens commun mais le monde de l'art, dont les limites ont été fortement repoussées. Ainsi s'engendre le doute sur la valeur des oeuvres : un doute constitutif du fonctionnement même de l'art contemporain, de sorte que douter de sa valeur n'est même plus une mise en cause mais, à la limite, une confirmation. On assiste à une profonde refonte de la question de l'authenticité telle qu'elle s'est imposée dans le monde de l'art au siècle dernier pour devenir un paradigme de sens commun - paradigme aujourd'hui bousculé par les expérimentations variées qui construisent la culture très spécifique de l'art contemporain. Boutterin appartient, en un sens à ce mouvement dans le traitement même du monochrome. Son pouvoir de révélation le désigne comme un de ceux qui en transgressant le "genre" qu'il choisit discrédite les faiseurs (en prouvant son authenticité au moyen de cette opération délicate de reprise. En effet les toiles monochromes de Boutterin demeurent d'une "facture" particulière dans le registre qui après le suprématisme est devenu un type à part entière en peinture. Ni ouverture sur l'infini et uniquement quête spirituelle, ni degré zéro de la peinture, ni non plus le seul aboutissement radical de l'épuration, d'une interrogation sur l'art et sa pratique (les quatre lois qui régissent habituellement à des degré divers le "genre"), le peintre parisien y teste la force de la couleur au mouvement sur un support marouflé travaillé comme à plat avec différentes largeur de pinceaux. Et ce qui caractérise son évolution est la décomposition progressive de la forme. On ne peut pas dire pourtant un éclatement de la forme, parce que cela ferait penser à un éclatement sauvage. Il s'agit beaucoup plus d'une opération de déconstruction en vue de retrouver une structure plus fondamentale d'énergie.

 

 
Rose huile sur toile 2006

Le peintre détourne ainsi le regard des stimuli picturaux classiques. Le radicalisme dont il fait preuve fait de son oeuvre une peinture fondamentale qui est sa mise en espace et en temps. Son geste, comme chez les peintres les plus fondamentaux, est rendu invisible par le mouvement de la peinture plus ou moins épaisse à travers les traces : cependant l'accent n'est plus mis sur le geste artistique mais sur la façon dont la couleur se manifeste au spectateur. Une fois de plus l'artiste répond ainsi aux questions qui depuis Mondrian, Malevitch et Strzeminski, continuent à aiguiser son travail. Il existe donc chez lui constance admirable dans son questionnement de la couleur, de la surface et ce qui relie les périodes de son travail demeure la qualité, la force, la vitalité de la structure de la surface. En ce sens -et paradoxalement - plus que d'autres peintres modernes, on aurait envie de le rapprocher du Gréco chez lequel par le traitement de la couleur existent une vitalité, une liberté, une émotion extraordinaire et très actuelle.


Par ses monochromes Jérôme Boutterin cherche à faire exister les couleurs. Car pour arriver à un monochrome, il faut batailler avec beaucoup de couleurs. D'où le choix de certaines couleurs qui exclut par exemple le jaune comme si l'auteur ne pourrait faire un monochrome jaune sans être torturé. Le seul objectif "transgressif" de l'oeuvre semble donc pour l'heure transformer la peinture en une sorte de "non-image monochrome" qui efface symboliquement les monochromes qui l'ont précédé cela tout en créant une nouvelle oeuvre, en contradiction avec l'expressionnisme par l'insertion de l'imaginaire, qui substitue au rien l'infinie possibilité de la toile. Cette idée de non-lieu joue comme un cachet de son art, comme le rapport dialectique entre la peinture et sa présentation. La déréalisation permet l'avènement d'un lieu de l'art, toujours étrange, toujours flottant. On peut parler de déprise qui est celle de tout grand art qui sait qu'il ne peint que le rien. Mais un grand art qui traite du silence organique, de son suspens, de son excitation et de son corps, de la contrainte et de la liberté de l'absence, de la plénitude plastique du rien, du point où naît et s'achève, par exemple, un cercle. Cependant dans un tel acte, Boutterin échappe aux apories liées à une vision fondée sur la négation, et ouvre une voie nouvelle au-delà du terminus de la peinture moderniste représenté par le monochrome. Il le fait sortir de l'impasse d'une logique de réduction au médium, pour l'amener vers l'idée d'un écran, personnel à chaque spectateur. Comme, dans la musique le faisait John Cage en composant son "4'33''" de silence, un pièce où une seule note est tenue pendant cette durée, tandis que le spectateur est invité à écouter les bruits ambiants.



On ne sait à ce jour si le monochrome emportera la peinture de l'artiste. Mais s'installant au bord de terres obscures que n'éclairent plus que de lointaines marbrures, cette peinture en mouvement offre une clarté interne et errante dans un espace de nulle part où cheminent de toile en toiles de pâles présences indécises, sur le point de prendre forme au bord de leur disparition. Le peintre dans ses gammes monochromiques comme en fusion, décolore de son incandescence créatrice certaine partie de ses toiles afin que quelque chose dialogue aussi entre le support et ce qui, dessus, fait mouvement. De cette manière il nous apprend que finalement, ce que l'on sait sur la personne n'existe pas, la personne du peintre est un obstacle entre lui et la peinture. C'est en s'effaçant en elle qu'il la fait exister.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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