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"En lisant en écrivant" (Julien Gracq)

 

Dis-moi ce que tu lis  !

 

un ensemble de textes de Pierre Givodan à propos de :

 

Jorge Luis Borges, Albert Camus I et II,  Claude Delarue, André Gide, Jean Grenier,  Frantz Kafka, J.M.G. Le Clezio I et II, Patrick Modiano, Jean-Paul Sartre, Georges Semprun.

 

 

Borgès : le paradoxe du voyageur
 
 Il aimait l'incognito. Son amour pour les gauchos était incontestable. Il ne supportait pas l'apprentissage de la haine et était étranger à la fascination barbare. Son rapport aux règles était surprenant. Règles de l'écriture, règles de la vie, règles du monde. Pour lui, il devait exister sûrement une analogie entre la façon d'écrire, la façon de vivre et la façon dont le monde se déroulait. On pourrait le comparer à Kafka, au juif de Prague. Le monde dans lequel il vit, lui est à la fois très proche et très lointain car il a perdu sa place, une place; sans doute celle de la bibliothèque paternelle, ou du sens de la vérité.

 

Son influence est considérable. Sachant qu'il a la stature d'un chevalier des lettres, expression dérisoire peut-être, mais si latine, si  espagnole à mes oreilles. Les meilleurs textes de Borgès dépassent en émotion et en idées bien des pages de philosophie, de poésie ou de romans particuliers. Puisqu'il aimait renier les genres, trahir les registres, transgresser aussi les lois qui le fascinaient tant. Homme du paradoxe, plutôt que de l'impossible.

 

Ecrivain et aveugle. Voyageur et obnubilé par le néant des bouddhistes. Désespéré à la manière de Schopenhauer peut-être, qui ne se doutait pas de l'autonomie de son oeuvre. Sans doute aussi, habité par l'immortalité. D'où son usage de l'abstraction, son application a ajouter des lignes aux pages de  commentaires, etc. Il ne croyait pas au temps. "Nous serons ce que nous sommes", fait-il dire à Swedenborg dans son Livre des Préfaces. Là, est je crois, le coeur de l'énigme de Borgès. 
 
Si le temps n'existe pas, alors il n'y a que du même. Répétition sans différence. Identité à l'infini. D'où son refus des miroirs et son adoration de la figure du Tigre aussi. Enfin, il était un vrai cosmopolite et cela se sait. En Espagne, j'ai trouvé une Histoire de l'éternité sur l'étalage d'un vendeur de rue à Madrid. En Grèce, je ne sais où, mais sans doute à Athènes, son livre Fictions. A Caracas, bien sûr son Livre des Préfaces
 

 

Mikhaïl Boulgakov. Sympathie pour le Diable.
 Un problème se pose à la lecture du chef d'oeuvre de Boulgakov, le Maître et Marguerite : celui de la conciliation de la joie et du mal. En effet dans ce roman extraordinaire l'amour qui se manifeste est le prototype du bonheur. Et les héros du livre y aspirent sur le chemin de la vie. Même les pires d'entre eux ( et l'on pense à Ponce Pilate notamment), ceux qui sont lésés, admettent son importance, sentant que par là se joue la réalisation de notre projet de vie. Ainsi les hommes souffrant, isolés, opprimés, se défendent contre l'anéantissement de leur désir de bonheur, leur "instinct" d'amour. Le livre met par là magnifiquement en scène cette lutte au milieu des dangers pour se rapprocher et pour créer du sens.

 

Le Diable en tête joue dans la partie, parfois hostile, d'autres fois "participant". Contre toutes les interdictions Boulgakov nous révèle par delà la lutte continue des classes dans la Russie soviétique, la recherche de la satisfaction éternelle dans la civilisation des hommes dressés les uns contre les autres, acharnés à se maintenir vivant et parfois ne le méritant pas.

 

 

I
Camus, solitaire et solidaire

Camus et la Méditerranée : cela ne voulait rien dire d'autre pour certains qu'une vague mesure de l'homme dans la lumière, autant dire une esthétique solaire. Pour d'autres, une évaluation de ce que veut dire l'homme et de ce qu'il peut. Liberté et démocratie, autant dire une politique de l'individu moderne. C'est ce Camus là qui subsiste car il s'est enraciné dans la Grèce classique, mais nous regarde à partir du XXème siècle.

 

Camus était inactuel dans les années 50 car, en avance sur son temps et en retard d'une mode (l'existentialisme). On lui reprochait son goût pour la "limite", Héraclite et les places désertes. On lui enviait aussi sa lucidité face aux désastres de l'histoire et son courage à dire ce que d'autres voulaient taire. Camus était solitaire. C'était sans doute son côté espagnol et don quichottesque qui s'exprimait là. Camus était solidaire. C'était aussi son côté "peuple" de méditerranée et d'ailleurs. Ce peuple qui a toujours échappé aux classifications bourgeoises et aristocratiques.

 

Camus anarchiste ? Nietzschéen de gauche ? Un peu de tout cela, mais surtout bien autre chose et d'abord c'est vrai, artiste, joueur de sa vie, comédien des jours, amateur des drames ayant plutôt d'ailleurs tendance à préférer le tragique au comique. Méditerranéen, donc ? Sûrement de par là... Mais pas au sens que lui donnaient les bourgeois de Paris. Plutôt, peut-être, dans la filiation de Sophocle, et d'Augustin ou de Tirso de Molina (Le Don Juan de Séville) par exemple. Affronté à Dieu, voyant percer le désir, partout, d'une "volonté de puissance" plus ou moins bien comprise, Camus occupe enfin tel Cassandre la place de l'oiseau de mauvais augure dans nos lettres fin de siècle.

 

II

Camus :  L'impensé et l'oeuvre.

Il y a cinquante ans, après une vie de solitude et de solidarité marquée par la maladie, la jeunesse d'esprit et le talent, l'opposant à la bonne conscience française ( de droite et de gauche) sculpté par la mesure grecque et l'ordre classique, disons apollinien, s'éteignait sans jamais avoir oublié le temps ni méprisé les corps.

 

En quoi était-il philosophe ? Par exemple parce qu'il avait un certain sens historique et un certain amour de l'Orient. Il détestait les "momies" tel que Nietzsche l'entend. C'est à dire les idées éternelles qui tuent. Il ne croyait pas à l'être, lui non plus mais plutôt au mouvement, au jeu des acteurs, à la danse, au sport, à l'apparence des femmes. Il était sensuel et se méfiait des imposteurs, des Tartuffes, des moralisateurs qui se sont assis sur l'espoir des humbles. Moraliste anti "monotono-historique" cependant pour plagier encore Nietzsche. Impertinent Camus. Provocateur aussi, préférant " sa mère à la justice" abstraite.

 

Camus en quelques thèses:
- Le monde existe.
- L'illusion morale est dans la fuite en Dieu ou dans l'Histoire.
- La vie meilleure est acceptation du beau (la "vie artiste" en est le prototype)
- Espérer malgré tout en la joie possible.

 

 

 

Claude Delarue - Les ruines du souvenir

 Il a lâché prise. Il s’est dépris des objets du monde pour que l’écrivain advienne. Il a organisé son désir à partir des ruines du souvenir. C’était d’abord pour rendre compte d’une certaine tonalité romantique. Il aurait voulu répondre définitivement à la question du sens de la création. Il a creusé sa propre richesse enfouie. Il a écrit « Le Livre de cristal ». Son personnage progresse dans une forêt de symboles : une île en Asie, une femme peintre, un meurtre ou un suicide, la folie. Le lecteur rêveur reprend à son compte les fragments : un peuple absent, des légendes du Bouddha… loin du monothéisme et de nos origines. Des pulsions qui se déploient du côté de l’étrangeté . Une archéologie du livre qui nous entraîne au-delà donc. Mais pourquoi ?

 

Sans doute parce que nous cherchons tous à préserver une unité, une égalité qui se manifestera dans le temps. Or le livre dont on parle est celui de la Transformation, grand principe de l’Asie que relève à juste titre l’auteur. Ce qui nous sépare, nous occidentaux de l’Orient est donc cela : le refus de chercher soi dans l’autre. La peur du changement. Mais tout est là justement. L’impermanence, l’inégalité, le repos dans le vide, etc. La personne est une illusion, tel est donc le message de ce roman paru en 1982 et relu aujourd’hui avec une impression de décalage.

 

Claude Delarue « L’Herméneute ou le livre de cristal », Editions de l’Aire, Lausanne.   

 

 

 

 

La moralité cachée des îles. Les chemins maritimes de Jean Grenier
 
La première fois que vous lirez "Les îles" de Jean Grenier dans la collection L'imaginaire Gallimard, si possible et introduit par la préface remarquable d'Albert Camus, vous comprendrez ce que veut dire le voyage dont l'île semble être ici la métaphore filée.


On ne voyage jamais que pour redevenir "proche" comme l'écrit l'auteur. "Le soleil, la mer et les fleurs seront pour moi les îles Boromées" écrit-il à la fin de son récit dont l'élément liquide fournit le chemin. "Une poignée de main, un signe d'intelligence, un regard..." l'autre, l'esprit, l'homme retrouvé, voilà vers quel centre perdu nous conduisent les îles lointaines.


Le sujet n'est jamais totalement oublié car comme les îles nous ne sommes jamais absolument seuls ni isolés. Toujours un navire passe par là qui nous rappelle l'existence du monde d'abord occulté. Les îles n'existent que pour cela. Entourées par l'eau , elles poussent à la moralité cachée recouverte par la vie quotidienne des individus. C'est là sûrement que réside la leçon du voyage maritime de Jean Grenier.

 

 

 

 

Frantz Kafka et  Bernard Lacombe

Il y a une façon de dialoguer avec l'indicible et certains y parviennent. Losque le regard s'absente , lorsque l'être regarde en soi intensément et découvre "la nuit obscure" . Kafka est de ceux là. Lui le fils indigne, lui l'éternel revenant. Kafka, le traître. Le transfuge. Il y a une façon de protester contre les siens, contre le soi passif, contre la veulerie ambiante et le vulgaire éternel, et c'est encore à Kafka que l'on pense. Ecriture insaisissable d'un homme toujours en partance, jamais assis, jamais couché non plus.

 

Face à une telle posture pour le moins inconfortable, il fallait une perspective à contretemps, entendue comme en contrepoint et dans le rythme. Bernard Lacombe fugue aussi en cultivant l'expressionnisme, cette école du refus qui a germé en Europe, juste avant la chute de la civilisation de la Raison au début du XXeme siècle. Sa peinture affirme avec force les valeurs de l'esprit et celles du vertige intérieur. Son travail nous parle ici d'un temps de la catastrophe, mais comme arrêté, dominé, noyauté par l'effort de concentration de l'artiste. Kafka est honoré par là à sa juste mesure. Celle d'un homme qui a su évaluer le désastre quand la planète occidentale commençait à quitter son orbite.

 

 

I
J.M.G. Le Clezio. Retour d'Afrique 
  
 "Si je n'avais pas eu cette connaissance charnelle de l'Afrique, si je n'avais pas reçu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu?"

C'est écrit à la dernière page du portrait de son père "L'Africain" par J.M.G. Le Clezio.  L'expérience physique, l'héritage, le destin. Le vécu du monde, la mémoire des autres, la fidèlité à une histoire commune. Transformation d'un homme, le père, modelé par une vie. Transformation d'un fils subjugué par des sensations. "C'est à l'Afrique que je veux revenir sans cesse, à ma mémoire d'enfant. Forêt. Souffle. Jardin.Terre mouillée et parfumée." On dirait entendre Senghor, le poète. Métamorphose du fils à la recherche d'une nature, d'une Nature, "d'une innocence perdue".  Relation avec les éléments, enfin.

"Une terre originelle, en quelque sorte où le temps aurait fait marche arrière, aurait détrôné la trame d'erreurs et de trahisons."

Imagination exacerbée d'une arrivée aussi. Au-delà des clichés de tous bords, sur les sauvages et les civilisés, les blancs et les noirs,etc... Miroir donc d'un rêve. "Mon père et elle (ma mère) sont unis par ce rêve, ils sont ensemble comme les exilés d'un pays inaccessible". Affreuse impression d'une humanité déchue de la proximité avec l'harmonie.  Souvenir d'un petit livre écrit en 2004 par J.M.G. Le Clezio et qui résonne en nous, les étrangers...
 
II
J.M.G. Le Clezio : Le progrès  dans la littérature.
Pas d'absolu littéraire ici, ni de grande loi de l'Histoire, mais une évolution du roman qui l'affranchit de toute fatalité. La volonté d'être original et de l'affirmer résolument. C'est cela qui fait à notre avis la vertu de l'écriture de Jean Marie Gustave  Le Clezio. En tout et partout progresser loin du général, mais plus près du monde, du mouvement des êtres et des choses. Avancer pour toucher le processus essentiel, indestructible, de la vie matérielle (loin des acceptions vulgaires aussi). Faire abstraction de la marche superficielle des sociétés.

Approcher la réalité de la nature (dans le monde et en l'homme). Converser avec les évolutions, les métamorphoses longues pour atteindre la fixité. Celle des éléments sensibles : la lumière, le sable, la peau, l'eau , loin encore derrière les figures du mal ( guerre, faim, souffrance...) Accumulation de découvertes pour multiplier l'efficacité de la "machine littéraire".

Richesse descriptive, "morale" (et hédoniste). Progrès dans la recherche d'une simplicité enfin dans l'image de l'écrivain, plus préoccupé d'Universel que de destin particulier, plus appliqué à être soi que "sujet purement littéraire". Recherche de la mobilité, par delà les valeurs abstraites concernant, La Société, La Religion, La Politique, L'Eternel.

Le Clezio a gagné la célébrité par son refus du statu quo dans la langue française. J.M.G. Le Clezio a reçu ( et accepté) le Prix Nobel de Littérature le 10 octobre 2008. Il publie récemment Ritournelle de la faim " Gallimard, 208 p.

 

 

Patrick Modiano. La sagesse de Modiano

 

Il a fait de la question de l’identité le sujet principal de sa prose, car les révolutions passent mais l’homme demeure. Il ne croit certainement ni dans la providence, ni en un Dieu tout puissant, mais peut-être lointain. On se le représente plutôt comme ceux qui contre mauvaise fortune font bon coeur. Il est le roi de la modestie invincible. Dans ses romans il a toujours montré un pouvoir de mémoire infinie. Il a mis tellement de vertu à feindre de se perdre, tellement de grandeur à paraître sans gloire !

 

Les vies éternelles ne l'intéressent pas non plus. Quoique personne n'ignore ses qualités narratives...Son univers rappelle la toute puissance du roman à éclairer les naissances obscures. Derrière l'Histoire de France ou même celle du pape il nous parlerait de la race des familles secrètes qui gardent le silence et la discrétion sur ce que furent les guerres idéologiques, civiles et désespérées. Son art sollicite la fidélité et un certain respect . Apte à nous persuader que la politique n'est pas toujours magnanime, et qu'il faut traiter les affaires particulières avec prudence.

 

Patrick Modiano a toujours le pouvoir de surprendre. Son dessein me paraît être de supprimer le hasard de l'existence. Et d'éclairer la raison sur les temps de l'absence. On reconnaît sa voix en ce qu'elle mesure la distance à accomplir l'oeuvre du souvenir. Il réfléchit sur l'oubli des modernes, sur le manque à aimer et les formes de l'esclavage de ceux qui marchent dans la nuit. Sa colère rentrée se révèle celle d'un individu jeté sur la terre et cherchant la justice.

Dans ses romans la discorde et la guerre servent le plus souvent de toile de fond. Où est passé l'honneur ? Où chercher les racines derrière le tas de ruines ? Les enfants trompés, les pères disparus, les mères comme des astres envolés. Où retrouver un brin de fidélité ?  Face au péril du sort et à la violence de nos temps troublés il a su nommer le désespoir et par là vivre sans reproche.

 

 

 

 

Cent ans après : Sartre et Gide, l'héritage hérétique
 
 "Ce que j'aime en ma folie , c'est qu'elle m'a protégé, du premier jour, contre les séductions de "l'élite" : jamais je ne me suis cru l'heureux propriétaire d'un "talent"  : ma seule affaire était de me sauver - rien dans les mains, rien dans les poches - par le travail et la foi.Du coup ma pure option ne m'élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage , je me suis mis tout entier à l'oeuvre pour me sauver tout entier."

 

Le salut par le travail et la foi... et l'oeuvre à faire. Supprimez Dieu et il reste la morale d'un homme "fait de tous les hommes", etc, et qui pourtant répond aux catégories fondatrices du protestantisme. Le salut par le travail et par la foi... et l'oeuvre à faire. C'est ainsi que se termine Les mots de Jean-Paul Sartre.

 

Et Gide encore : "On a écrit et dit bien des sottises contre l'individualisme, pour n'avoir pas compris ou voulu reconnaître que le triomphe de l'individu est dans le mot divin de l'Evangile : Qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui la donnera la rendra vraiment vivante." Don de soi et renoncement à sa vie, Triomphe de l'individu, etc.

 

Qu'ont en commun ces deux hommes, si ce n'est le fait d'être connus et reconnus comme écrivains français du XXème siècle. Eh bien, ce sont des solitaires qui ont hérité d'un certain rapport à la vie, à l'oeuvre et au(x) livre(s), minoritaire selon nous évidemment. Esprits protestataires, à défaut d'être protestants, Sartre et Gide sont l'expression , malgré eux peut-être, d'une minorité française vieille de plusieurs siècles et de sa vision de la vie, l'oeuvre, les livres.

Résumons donc.
1)  La vie a une valeur en soi et se doit d'être respectée pour elle même. La vie en général ne doit pas être instrumentalisée. Elle est sa propre fin.
2) L'oeuvre a un  sens salvateur, car elle est le résultat du travail qui vise à un dépassement de soi.
3) Les livres sont le symbole de la vie de l'esprit. Et donc de la liberté.

Irréductibles hérétiques!
Libres, individualistes, mais tournés vers le monde.
Tels nous apparaissent à l'aurore de ce XXIème siècle les fantômes de Jean-Paul Sartre et de André Gide.
Alors je te dirai quel destin t'attend et comment tu te situes par rapport à la vie.
Être à la hauteur de la finitude qui s'annonce très vite par les arrestations, les déportations et les signes des temps.
Être enfin digne de cette vie qui nous appartient la durée d'un instant.

 

 

 

Georges Semprun.  La bibliothèque de Buchenwald 
 
"Je jette toujours un coup d'oeil sur les bibliothèques des gens chez qui je suis invité . Il semble que je suis parfois trop cavalier, trop insistant ou inquisiteur, on m'en fait le reproche. Mais les bibliothèques sont passionantes parce que révélatrices. L'absence de bibliothèque aussi, l'absence de livres dans un lieu de vie, qui en devient mortel." Le mort qu'il faut p.80 Georges Semprun éditions Gallimard

 

C'est ainsi que Georges Semprun nous révèle une de ses façons de concevoir le rapport aux autres et au monde.  Dis-moi ce que tu lis, dis-moi si tu lis et je te dirai ce que tu vises, et ce que tu sais de la vie...  C'est ainsi que l'écrivain, encore jeune homme rescapé de la seconde guerre mondiale et de Buchenwald alors qu'il était "un rouge espagnol" a pu survivre et devenir qui il est à ce jour.  Car il y avait des livres dans ce camp de prisonniers et des écrivains emprisonnés (Maurice Halbawchs, "le maître" de Semprun en était un). Il y avait aussi la mémoire des poètes dont l'auteur d'aujourd'hui récitait des vers épars : Valéry, Rimbaud, Baudelaire...

"Dis moi ce que tu lis!"

C'est à dire, fais-moi profiter de la vision du monde dont tu t'es enrichi. Fais-moi respirer l'air de la liberté. C'est à dire de la vie de l'esprit. La vraie vie évidemment. Car si "la vraie vie" était ailleurs que dans les camps, elle était cependant accessible au jeune homme lorsqu'il lisait un exemplaire de La Logique de Hegel ou une traduction d'Absalon, Absalon de William Faulkner dans la bibliothèque de Buchenwald.

 "Et dis-moi ce que tu lis!"

 C'est à dire si tu comprends que l'humanité n'est pas donnée une fois pour toutes. Si tu as l'intuition que rien n'est définitivement acquis de ce qui constitue l'humanité de l'homme.  Si tu sais que toutes les régressions sont possibles, toutes les perversions aussi. Si tu as fréquenté, l'aile de la mort. Si elle a déjà touché ton corps et frôlé ton âme...

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