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7 juin 2005 2 07 /06 /juin /2005 00:00

 Livre et absence

 

20 ans de solitude. 1971-1991. Volume 7 sperme sur papier et carton. 43 x 29'5 x 4 cm. coll particulière Anselm Kieffer

 Peintre, sculpteur mais avant tout poète, Anselm Kieffer écrit le monde sans le recours aux mots. Le livre tantôt le hante, tantôt l'habite.

Quand il devient sujet de sa peinture ou de sa sculpture, il témoigne de la disparition des traces, de la fragilité du témoignage, de la présence ténue de l'absence.

Cette esthétique de l'absence, est aussi celle de Georges Perec.

 "Il y avait un manquant. Il y avait un oubli, un blanc, un trou qu'aucun n'avait vu, n'avait su, n'avait pu, n'avait voulu voir. On avait disparu, ça avait disparu [...] Tout a l'air normal, tout a l'air sain, tout a l'air significatif, mais, sous l'abri vacillant du mot, talisman naïf, gris-gris biscornu, vois, un chaos horrifiant transparaît, apparaît : tout a l'air normal, tout aura l'air normal, mais dans un jour, dans huit jours, dans un mois, dans un an, tout pourrira : il y aura un trou qui s'agrandira, pas à pas, oubli colossal, puits sans fond, invasion du blanc. Un à un, nous nous tairons à jamais.

La Disparition (extrait)

Georges Perec

 voir aussi : Anselm Kieffer (notre dossier), Georges Perec (notre dossier), Liber amoris (notre dossier)
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6 juin 2005 1 06 /06 /juin /2005 00:00
 La bibliothèque de Buchenwald
 

"Je jette toujours un coup d'oeil sur les bibliothèques des gens chez qui je suis invité . Il semble que je suis parfois trop cavalier, trop insistant ou inquisiteur, on m'en fait le reproche. Mais les bibliothèques sont passionantes parce que révélatrices. L'absence de bibliothèque aussi, l'absence de livres dans un lieu de vie, qui en devient mortel." Le mort qu'il faut p.80 Georges Semprun éditions Gallimard

 

C'est ainsi que Georges Semprun nous révèle une de ses façons de concevoir le rapport aux autres et au monde.

 

Dis-moi ce que tu lis, dis-moi si tu lis et je te dirai ce que tu vises, et ce que tu sais de la vie...

 

C'est ainsi que l'écrivain, encore jeune homme rescapé de la seconde guerre mondiale et de Buchenwald alors qu'il était "un rouge espagnol" a pu survivre et devenir qui il est à ce jour.

 

Car il y avait des livres dans ce camp de prisonniers et des écrivains emprisonnés (Maurice Halbawchs, "le maître" de Semprun en était un).

 

Il y avait aussi la mémoire des poètes dont l'auteur d'aujourd'hui récitait des vers épars : Valéry, Rimbaud, Baudelaire...

 

"Dis moi ce que tu lis!"

 

C'est à dire, fais-moi profiter de la vision du monde dont tu t'es enrichi. Fais-moi respirer l'air de la liberté. C'est à dire de la vie de l'esprit. La vraie vie évidemment. Car si "la vraie vie" était ailleurs que dans les camps, elle était cependant accessible au jeune homme lorsqu'il lisait un exemplaire de La Logique de Hegel ou une traduction d'Absalon, Absalon de William Faulkner dans la bibliothèque de Buchenwald.

 

"Et dis-moi ce que tu lis!"

 

C'est à dire si tu comprends que l'humanité n'est pas donnée une fois pour toutes. Si tu as l'intuition que rien n'est définitivement acquis de ce qui constitue l'humanité de l'homme.

 

Si tu sais que toutes les régressions sont possibles, toutes les perversions aussi. Si tu as fréquenté, l'aile de la mort. Si elle a déjà touché ton corps et frôlé ton âme...

 

Alors je te dirai quel destin t'attend et comment tu te situes par rapport à la vie.

 

Être à la hauteur de la finitude qui s'annonce très vite par les arrestations, les déportations et les signes des temps.

 

Être enfin digne de cette vie qui nous appartient la durée d'un instant.

 

Pierre Givodan

Chroniques intempestives

copyright Art Point France

 
voir aussi : le site personnel de Pierre Givodan
 
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4 juin 2005 6 04 /06 /juin /2005 00:00

 

L'art et l'histoire des camps

 
 

Zoran Music Nous ne sommes pas les derniers , copyright galerie Remarque 

 

Le décès le 26 mai à l'âge de 97 ans de Zoran Music, artiste dont toute l'oeuvre est au delà du témoignage, du travail sur la mémoire douloureuse, une réflexion sur le mal nous décide à évoquer "l'histoire des camps".

 

Pour nombre d'artistes qui ont connu la déportation, l'art apparaît comme une valeur refuge. Il s'agit à la fois de témoigner, de sauver son âme et sa dignité, de tenter de vivre encore : Primo Lévi, Paul Célan, Zoran Music, Miklos Bokor, Claude Simon, ...

 

Ils tentent de sauver une parcelle d'humanité. Pour échapper au nihilisme, il leur reste "l'acte poétique comme un salut possible". Tous n'y parviennent pas, Imre Kertez ressasse l'évocation de l'enfer qui ne le conduit nulle part.

 

Depuis Le journal d'Anne Franck, à Si c'est un homme de Primo Levi jusqu'au Grand voyage de Georges Semprun, les livres nous ont permis d'approcher de la condition barbare qui peut être faite à l'homme. Ils inscrivent la pratique du mal dans le champ de la réflexion morale.

 

Les livres, les textes, la culture ont aussi joué leur rôle salvateur dans l'enceinte même des camps . C'est ce dont témoigne Georges Semprun dans L'écriture ou la vie. C'est aussi ce que révèle l'oeuvre de Zoran Music, lui qui parvient à se procurer des mines, de l'encre, pour produire ses premiers dessins à Dachau, en déportation.

 

« Dans les dernières semaines du camp, le danger d'être découvert a un peu diminué. Je parviens à dénicher de l'encre. Je dessine comme en transe, m'accrochant à mes bouts de papiers. J'étais comme aveuglé par la grandeur hallucinante de ces champs de cadavres. La vie , la mort, pour moi, tout était suspendu à ces bouts de papier. »

 

On ne choisit pas son histoire ! mais on peut y plonger un regard neuf. Anselm Kieffer a le courage de plonger le sien dans celui de son pays, l'Allemagne . Le livre, sujet récurrent dans son oeuvre plastique a le poids de la mémoire d'un peuple coupable , "d'une réalité trop lourde pour être réelle". Ses pages quasi blanches ne montrent que des traces. Seul le mythe, selon l'artiste , permet d'approcher la vérité. Elle n'est pas dans l'histoire mais dans le travail de l'oeuvre.

 

Le destin de l'humanisme se joue dans l'effort sans cesse repris de ces artistes pour affronter l'indicible.

 

Catherine Plassart

 

 voir aussi : Zoran Music   et Miklos Bokor  à la galerie Remarque, Anselm Kieffer (notre dossier), Paul Célan (notre dossier)

 "l'art et l'histoire des camps" notre Feuillée de juin 2005

 

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