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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 09:57

Philip Bodet



Philip Bodet

Le cristal de temps


« Sentir l’aura d’une chose, c’est lui conférer le pouvoir de lever les yeux. 
Les trouvailles de la mémoire involontaire correspondent à un tel pouvoir.
»
Walter Benjamin, Sur quelques thème Baudelairiens, §XI



Dans le labyrinthe des formes closes (des imageries, des illustrations), il existe un dehors relatif - un dehors pictural - que la peinture de Philip Bodet explore, religieusement. A la manière d’un Fra Angelico peignant sur les murs blancs de sa cellule le mystère de l’Incarnation, l’œuvre de Philip Bodet est le fruit d’une âme cherchant, par-delà le règne des idoles, l’image - plus réelle encore -de ce qui la fonde. Gnotis eauton disait les grecs. Tel l’oracle de Delphes s’adressant à Socrate, la peinture, ici, retrouve son aura, et avec elle, la force de nous regarder en face.
  

par Frédéric-Charles Baitinger


Philip Bodet ne peint pas seulement des objets ou des figures aux contours flottants ; il en intercepte les manques ou, pour mieux dire encore, il en fixe les errances. Apposant ses couleurs comme d’autres se livrent à la voyance, ce qui surgit sur ses toiles ne relève pas de la figuration. C’est un tact plutôt qu’une touche ; une Figure haptique qu’aucune ligne graphique ne vient rompre. Et si la peinture, en sa fluence féconde, s’apparentait ici à ce que le christianisme nomme d’une expression trouble mais ô combien éloquente : le Saint Suaire ?


Trace tangible d’un corps rendu presque diaphane, le Saint Suaire ne désigne pas seulement la forme visible d’un corps (celui du Christ, en l’occurrence), mais sa résurrection progressive dans l’œil du croyant. Il n’y a de Saint Suaire que pour celui qui y croit. Telle est la condition requise pour que l’image opère son assomption. Bien sûr, pour qu’un tel miracle se produise - pour qu’une image retrouve sa puissance cultuelle – il faut que celui qui la contemple accepte de la voir comme une image non faîte de main d’homme. Or, c’est précisément sur ce point – sur cette absence « apparente » d’auteur (sur ce caractère acheiropoïètes)- que l’œuvre de Philip Bodet nous semble la plus intéressante.


Lui-même, d’ailleurs, évoque ce problème dans un de ses fragments : « Quand je commence un tableau ou une sculpture, je ne sais pas où il me mènera. Je n'utilise aucune photo, aucun modèle dont je puisse m'inspirer. Ainsi je préfère croire à l'instinct le plus primitif, voire à l'émotion la plus primitive, celle qui surgit du fond des âges pour essayer d'atteindre "l'esprit de finesse" et le faire partager. » Autrement dit, en cherchant à fonder sa peinture sur sa croyance (sa foi) en la primitivité de son instinct, Philip Bodet n’a pas seulement renoncé à construire ses images comme un fabuliste (comme un auteur ayant intégralement conscience de ce qu’il fait), mais il a conquis le droit, le privilège – la grâce ? – de n’être que l’intermédiaire, que le bras armé de son inspiration.


Voilà pourquoi, peut-être, chaque peinture de Philip Bodet nous donne l’impression d’être, comme le voulait la célèbre formule de Walter Benjamin, « l’apparition d’un lointain, si proche soit-il » ; même si ce lointain ne désigne plus ici l’inaccessible transcendance d’un Dieu, mais le retour involontaire de sensations et de formes depuis longtemps oubliées. C’est là, du moins, ce que semble vouloir nous suggérer le titre générique « Réminiscence » ; titre réunissant tout un ensemble d’œuvres au contenu hétéroclite (des objets, des paysages, des portraits) et qui n’est pas sans rappeler cette autre formule benjamienne : « L’image est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair, pour former une constellation1. »




1 W. Benjamin, Paris, Capitale du XX siècle, Le livre des passages. 



Philip Bodet




Philip Bodet





photos : (1) Paysage, (2) Homme, (3) Tête



Le silence qui parle Les nouvelles chroniques de Frédéric-Charles Baitinger fredericcharlesb@hotmail.com

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