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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 15:33

  

 

Patrick Loréa

 

 

Patrick Loréa

Les figures du temps

 

 

" La figure est l'arrêt de la vision. C'est-à-dire: elle est son jugement dernier, 

c'est « l'arrêt de mort » - comme disait Blanchot – où on décide 

de la vie et de la mort ; où on décide de la vie de la mort. "

Federico Ferrari

 

 

 

Si la figure marque un arrêt dans le cours fuyant du temps, que dire des sculptures de Patrick Loréa, sinon qu'elles surmontent cet « arrêt de mort» ? Prenant à revers les codes de la statuaire antique, elles ouvrent, entre la figure et son modèle, une brèche : elles font du temps lui-même, le sujet implicite de ce qu'elles nous montrent. Figures ruinées, figures vestiges, ce n'est plus l'idéalité qui donne corps, ici, à la matière, mais le matériau lui-même qui s'insurge contre la forme que lui a donné les mains de son créateur. Mais qu'est-ce qu'une figure ouvrée de l'extérieur par le passage du temps ? Ou, pour le dire avec les mots d'Ezra Pound: qu'est-ce qu'une « figure découpée dans le temps » ? 

 

par Frédéric-Charles Baitinger

 

A la manière d'un Giacometti ou d'un Francis Bacon, Patrick Loréa ne cherche, à travers ses sculptures, aucun effet de ressemble. Sans pour autant verser dans l'abstraction pure, ces corps et ces visages n'appartiennent à aucun lieu ni à aucune époque : ils ne sont, pour ainsi dire, que les supports anonymes d'un devenir qui les ronge et les emporte. Figures de chairs, portant sur elles comme les stigmates de leur vie passée, aucune Idée ne transparaît dans leurs formes mouvantes, mais quelque chose de plus subtil et de plus difficile à nommer aussi. 

 

Patrick LoréaQue ce soit dans son oeuvre représentant une femme légèrement penchée, la bouche entre ouverte et les yeux fermées, ou bien dans cette autre, encore plus explicite, nous montrant, à travers un morceau de verre, le visage d'un homme à moitié détruit, une même fragilité semble planer sur ces êtres, comme si l'expression première qui les caractérisait luttait pour ne pas disparaître sous les assauts d'une force que le physiciens appellent : le principe d'entropie. Tout passe, et ce qui aurait dû préserver pour l'éternité les traits d'un visage le montre tout à coup en proie au vertige de n'être plus qu'une forme temporaire; qu'une forme dont l'essence se confond peu à peu avec celle de ses accidents. 

 

Mais par quels procédés Patrick Loréa est-il parvenu à produire de tels effets ? L'histoire mérite d'être contée, car elle résume, à elle seule, ce qui se joue d'essentiel dans ces oeuvres. Naguère sculpteur d'obédience classique, Loréa modelait ses figures dans la terre, puis les moulait à l'identique dans un matériau plus dur. Mais las, un jour, d'un tel procédé, il redécouvrit, dans un coin poussiéreux de son atelier, deux têtes en terre, depuis longtemps oubliées. Touché par la grâce de ces visages abandonnés, il comprit, alors, qu'une période de sa création s'achevait et qu'une autre s'ouvrait enfin à lui.

 

Tel un sculpteur archéologue, fouillant les arcanes de son atelier, ce n'est plus la figure en tant que telle qui intéresse maintenant Loréa, mais l'ensemble des processus physiques et chimiques qui font d'elles l'analogon d'un corps souffrant. Voilà pourquoi ses sculptures ne sont pas sans nous rappeler celles d'un Giuseppe Penone qui, aux dires de Georges Didi-Huberman, nous permettent de toucher du doigt la différence qui existe entre « un sculpteur qui fabrique des objets dans l'espace – des objets d'espace, et un sculpteur qui transforme les objets en actes subtils du lieu – en avoir lieu1.» Ne plus se contenter, donc, de donner forme à ses idées, ne plus chercher à rendre pérenne une figure trop marquée, mais essayer, envers et contre les risques que cette quête implique, d'atteindre à cette part d'expressivité accidentelle sans laquelle toute oeuvre d'art, même la plus parfaite, reste un point d'arrêt - « un arrêt de mort. ».  

 

      1 Georges Didi-Huberman, Etre crâne, Lieu, contact, pensée, sculpture, Etre fleuve. Les éditions de Minuit. 

 

 

Patrick Loréa

 

 

 

Patrick Loréa

 

 

Le silence qui parle 

Les nouvelles chroniques de Frédéric-Charles Baitinger 

fredericcharlesb@hotmail.com

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