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30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 15:01





Juan Manuel Pajares



L’insurrection des signes

« La cité est un discours, et ce discours est véritablement un langage :
La ville parle à ses habitants, nous parlons notre ville1. 
»
Roland Barthes


Et si les murs des grandes mégalopoles modernes n’étaient pas seulement le reflet de notre inconscient collectif, mais les cimaises grattées, taggées, tailladées, encollées, et presque toujours à moitié détruites, d’un musée virtuel qui n’attend, pour exister, que d’être considéré comme tel ? Et si l’art n’était pas dans les musées, mais dans notre quotidien même, autrement dit, dans la rue ?


par Frédéric-Charles Baitinger


Pratiquant l’art du cut-up et du montage, Pajares n’est pas à proprement parler un peintre. Artiste autodidacte, tout autant poète et flâneur que sociologue, chacune de ses toiles s’apparente aux expérimentations cinématographiques d’un Guy Debord ou d’un Godard. N’utilisant, la plupart du temps, que des éléments appartenant au monde de la publicité, de la politique ou de la rue, ses œuvres sont de véritables réflexions picturales sur l’histoire de nos sociétés saturées de signes.


Plus proche, en cela, du militantisme situationniste que du surréalisme ou du mouvement Dada, Pajares est d’abord et avant tout un maître du détournement. Profondément influencé par ses déambulations dans les rues de New York, son œuvre est à l’image de ces murs laissés en friche et qui progressivement, sous les assauts répétés des passants, finissent par n’être plus qu’une sorte de charnier de signes qui s’entrechoquent.


Juan Manuel PajaresMais plutôt que de voir dans cette accumulation désordonnée d’images et de symboles, la simple reproduction d’un état de fait, ne faut-il pas, comme le fit Roland Barthes à propos des mythes, voir dans ses toiles un sens global qui ne peut en aucun cas se confondre avec le sens de ses éléments ?


Car il y a quelque chose comme un principe de charité qui œuvre au cœur de toutes les compositions de Juan Manuel Pajares ; une sorte de souffle éthique qui confère à ses tableaux une dimension qui excède très largement le sens de leurs éléments. En privant les images dont il se sert de leur connotation agressive, il en désamorce la charge négative ou plutôt, il en subvertit le sens et l’intention. Collages, pochoirs, affiches, tags : autant d’images, autant de codes dont la force d’impact se trouve comme miraculeusement annulée, ou voir même, comme subvertie de l’intérieur.


Tout l’art de Pajares se condense donc dans cette inversion, dans cette insurrection des signes contre eux-mêmes. Alors que pour le monde de la communication et du marketing (que ce marketing soit politique, marchand ou bien même autoréférentiel, comme c’est la cas dans le graffiti) le sens dénoté d’un message (le sens littéral d’une phrase, d’une image, d’un signe), s’efface toujours devant ce qu’il est sensé connoter (son sens métaphorique), les œuvres de Pajares ont cette propriété étrange de libérer les signes qu’elles utilisent de leur asservissement au réel, c’est-à-dire, de leur subordination au monde binaire de la communication.


1 Roland Barthes, L’aventure sémiologique, Sémiologie et urbanisme.





Juan Manuel Pajares





Juan Manuel Pajares




photos : (1)  Stock 2009 80 x 90 cm, (2) Radio 2009 230 x 100 cm, (3) Boxe diptic 330 x 205 cm, (4) Museum street diptic 330x 205 cm



Le silence qui parle Les nouvelles chroniques de Frédéric-Charles Baitinger fredericcharlesb@hotmail.com




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commentaires

Paule 01/11/2009 14:36


Je suis intriguée...Où se trouvent les oeuvres de Pajarez? Se retrouvent-elles sur les murs d'une ville?

C'est intéressant. L'oeuvre du temps et de la collectivité devient ici l'oeuvre d'un seul artiste qui recrée, en quelque sorte, ces petits univers que l'on retrouve sur les murs de la ville. Au
premier abord, il est presque impossible d'y déceler, dans les compositions, la présence d'une intention unique. Enfin, je crois qu'à force de les regarder, on fait des liens dans ce capharnaüm de
signes, mais n'est-ce pas ce que l'être humain essaie toujours de faire dans sa vie? Devant de telles oeuvres comme devant les murs de la ville travaillés par les intempéries et la collectivité, on
peut toujours arriver à faire émerger de la signification. Cette oscillation est très présente dans les arts contemporains qui jouent sur la frontière art/non art. Je crois que l'on est très près
ici de l'idée de l'"indécidabilité" de Jacques Rancière. Du coup, suite au contact de telles oeuvres, ce ne sont simplement les oeuvres d'art de Pajarez qui deviennent indécidables, mais les murs
de la ville!