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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 14:44




Fabrice Rebeyrolle




Le saisissement et la fureur

Philippe André


L’homme est périssable, comme individu et comme genre. Nous ne le savons que trop, mais faisons mine, la plupart du temps, de l’oublier. Si l’illusion de l’immortalité s’enracine dans l’archè de chacun, principe passé et présent forgé aux origines, à tout instant la désillusion peut nous projeter dans le trou noir de la mélancolie, monde clos où défile la seule noria des objets intérieurs. Autant ne pas trop se leurrer : tout aura sa fin, et à commencer par soi.


Mais l’œuvre d’art ne ferait-elle pas exception? Siècle après siècle, ne l’aurions-nous pas dressée au rang de trace inaltérable ?  Ne serait-elle pas devenue notre meilleure porte d’accès à l’infini ? La Chaconne en ré mineur de Bach, idéale au point de pouvoir se passer de toute voix instrumentale, ne continuera-t-elle pas de résonner dans l’univers dilaté, proche du zéro absolu, dont l’homme et toute vie organique auront disparu ? La Nuit de Michel-Ange ne poursuivra-t-elle pas de son anatomie étrangement inquiétante les galaxies lancées dans une dispersion sans but ? Un unique autoportrait de Rembrandt, un seul, ne pourra-t-il résister à l’emprise totale de l’énergie noire ?

Fabrice Rebeyrolle
Dans l’atelier de Fabrice Rebeyrolle – véritable laboratoire du docteur Faust - la poussière a recouvert les monceaux de livres. Un crâne est resté abandonné sur le côté. Le sablier ne sait plus reconnaître la flèche du temps qui l’animait… Impavides jusqu’à leur propre négation, les Vanités affirment que le rêve d’infini est illusoire. Œuvres humaines, trop humaines, art qui observe l’art d’une orbite au regard sans état d’âme, elles affirment leur appartenance à une durée infime. Réduite en esclavage avant de périr sous les coups de Clytemnestre, Cassandre sera elle-même anéantie par la catastrophe qu’elle avait augurée. L’agonie de Troie fut brève et sans espoir de retour.


Ce message d’une fin du temps, les Vanités de Fabrice Rebeyrolle donnent à le voir sans faux-fuyants, dans une musique aux harmonies inspirées par la pure vision. Une constellation de crânes virevolte dans l’espace caverneux de la pensée que leur voûte construisait autrefois. Cimentés jusqu’à faire corps, nés du jour, du feu, du ciel – de l’enfer ? -, solitaires toujours, objets foudroyés, ils errent, uniques symboles d’eux-mêmes, ne délivrant d’autre message que leur seule intransigeance, opiniâtres, peu désireux d’en découdre, tout juste attentifs aux explosions florales de quelque guerre aérienne oubliée.


La capacité de vision est en même temps celle d’affronter les lumières célestes et d’éclairer le noir des abîmes, de voyager jusqu’aux confins des océans, des sphères étoilées comme au plus ténébreux de soi. Ainsi se résume le programme de cette divine comédie : voyager jusqu’au risque de cécité, tel Dante dans le sillage de Béatrice, mais voir tout de même de quoi, au fin fond, nous fûmes constitués, voir en quelles régions désolées Dürer plongea le regard de son ange mélancolique, en quel espace qui n’est même plus au contact des contrées imaginaires ?

Fabrice Rebeyrolle
Gris, jaunes orangés, cendres, goudron et huile, bleus d’azur, blancs de craie, impacts rougeoyants, violets nimbant les orbites, écrivent une partition dionysiaque sans artifices, sans espoir d’au-delà, sans religion. L’ouverture est vertigineuse si nous acceptons de graviter sur la frontière étroite entre hallucination et rêve. Évitant le faux-pas entre folie et édulcoration, nous retournons en un temps sans histoire, avant ou après l’intervalle humaniste de la Chaconne. Le rythme, immédiat, ne vise aucune prévisibilité. Les turbulences des fonds oublient la perspective pour imposer comme une image quantique du vide : tout, à n’importe quel moment, pourrait surgir. Ils sont rares, ainsi le constatait Hölderlin, les êtres capables de saisir la foudre à pleines mains.

Ce sont actes téméraires, ces Vanités, qui disent beaucoup d’un lieu extrême, « dépouillé dans l’intellect », proche du « Ciel des étoiles fixes » (Dante). « Ce sont de brûlantes études, de tempête et d’épouvante » (ainsi Robert Schumann qualifiait les Grandes Études pour piano de Franz Liszt). Mais ne sont-elles pas la plus respectueuse réponse à Julien Gracq qui regrettait la disparition de deux catégories harmoniques majeures : le saisissement et la fureur ?

Mas de Bellet, 17 janvier 2010





Fabrice Rebeyrolle






Fabrice Rebeyrolle





Photos :  « Ni le jour, ni l’heure. » suite de Vanités de Fabrice Rebeyrolle 2009  : (1) 122 x 170 cm  technique mixte sur panneau, (2) 81 x 100 cm  technique mixte sur panneau ,(3) 48 x 60 cm technique mixte sur papier ,(4) 95,5 x 96,5 cm technique mixte sur papier, (5) 138 x 152 cm technique mixte sur papier affiche



Voir aussi : la vitrine de Fabrice Rebeyrolle dans Art Point France, ses livres d'artiste




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Published by Art Point France - dans Propos d'artistes
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