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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 14:14

 

 Catherine Bolle

 

 

 

Les seuils de Catherine Bolle

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

I  BUEES OU LA POETIQUE DE L'ESPACE

 

Plus de lignes mais un étagement de plans faiblement colorés qui s'amenuisent. Bleu ténu, gris pâle, blanc à peine cassé. Ce n'est pas ce qu'on voit d'abord mais ce qui attire. L'en deçà et l'au-delà du paysage prennent corps dans le travail de Catherine Bolle. La buée devient le voile qui enclot, borne. La vue s'y perd elle-même en tant que pure saisie. Restent le suspens et le temps insaisissable.

 

Tout est différé. N'existe plus de ligne d'horizon. Juste une indécision vaporeuse. La ligne elle-même change de profil, se reporte plus loin  - visible mais non prégnante. Elle ne s'offre que de loin. Elle n'existe plus sinon en ce recul qui la reconduit sans cesse vers l'ailleurs, hors de la vue qui fige en prenant acte de l'étendue. L'horizon n'existe plus ou existe mal.

 

Il est là pourtant. Ce n'est pas un mirage. Il est là quoique incertain, il se profile. Avant même la vue qui l'appelle. Mais l'horizon n'a d'existence qu'en son recul comme une vue de l'esprit. Il est mal vu. Sa présence se dilue, se creuse dans l'esquive et la fuite.

 

Le buée de Catherine Bolle mêle le lointain au proche. Dans un séjour incertain, sans prise. Tout vacille. Le paysage semble aimanté du dedans. Même et autre. Il perd son évidence. Se nimbe d'irréalité. Hantise du lieu reculant, régressant, comme en fuite. La buée est le rien qui couve l'étendue. Le paysage n'apparaît que sous un flux affaibli, dans un appel moindre.

 

Mais chez l’artiste la buée n'est pas l'ombre. Elle l'aspire tout autant. Elle la tire à elle. Il y a un conflit sourd, une tension douce. La buée invente un séjour où se lover. Il est oubli de soi, oubli de l'horizon béant. On s'engage dans une autre dimension. La buée n'est en rien chimère mais paradoxale épiphanie.  Apparence au bord de l'apparence. Elle est apparition.

 

N'étant pas vraiment elle se profile pourtant, se levant, disparaissant sans formes. Elle n'est qu'appelant sans être palpable. Légère, diaphane, riche de son pouvoir elle montre et cache. Attire de son pouvoir étrange. On la contemple ou plutôt elle envahit. Sa force est muette, douce, pénétrante. On ne peut l'ajouter au séjour. Ni la retrancher.

 

Son moindre est tout. Il atteste de la vie, de ses touches, de ses rappels.  Elle n'est pas pour autant la lueur de rêve et de la mélancolie. Elle est le seuil d'un autre dévoilement. Se dérobant elle enrobe. On ne la contemple pas pour elle-même, pour ce qu'elle est mais par ce qu'elle fait. Mais l'œil a tord ne pas s'y arrêter suffisamment.

 

La buée de Catherine Bolle n'est donc pas la brume. L'atmosphère n'y prend pas le même corps. Il laisse juste des traces. C'est un écrin à hantise, le souffle indistinct de l'image, la matière pulvérisée de la psyché. Un porte empreinte d'à peine à peine. Le plus souvent elle n'insiste pas, nous laisse en paix. Atmosphère, atmosphère, délocalisation, génie du non lieu, hantise de l'air. Sa diaphanéité, sa lumineuse poussière.

 

 

II LES LIVRES DE VIE

 

Chaque livre peint, gravé, rehaussé selon Catherine Bolle crée un rapport ambigu à une vérité mystique. Ce qui clôture ouvre. Ce qui envahit ferme. Les mots disparaissent, apparaissent. L'image disparaît parfois dans leurs vagues et leurs plis. Plus d'emphase. Plus d'en phrase. Juste le désir de faire. Le désir du vertige. L’interrogation fondamentale à propos du verbe et de l’image.

 

Chaque livre devient une épreuve d'absence et de fascination. Rodent des embranchements multiples, un ensemble de rhizomes. Quelque chose qui fait penser parfois aux réticulations végétales, aux vaisseaux capillaires.  - le graphite, les couleurs et le papier - se couvrent l’un l’autre. A l’horizontalité répond la verticalité. D’une axe, l’autre : deux vies secrètes mutuellement : celle de l’artiste, celle du poète ou de l’écrivain.

 

Surgit une incorporation abstraite pour le dessin, concrète pour la langue au  point de démarcation entre un état de vision et un état d’oubli. Les lignes de Catherine Bolle sont toujours nerveuses mais contrôlées,  Souvent toute en hauteur et en énergie pour laisser jaillir ce que l’artiste elle même  ne peux prévoir et qu’elle découvre en avançant.

 

Les mains créent le regard, ouvrent l’expérience visuelle par la pulsion du geste vers une sorte d’extériorisation architecturale, mouvante, métaphorique,  semblable aux reprises d’une grand corps atomique et expulsé de lui-même dans ses éclats.

 

Malgré les masses des mots ou leur ténuité existe beaucoup d’ordre. Il ne se limite  pas pourtant  à un relevé indiciaire. Un débordement demeure. Deux langages se rejoignent. Pour atteindre une sorte d’essence de la vie et de la peinture.  Travail des traces au double sens de vestige et d’état naissant : Points de vie, empreintes. Traces quasi sonores. Tympan d’une incarnation émerveillée  pour parler le silence.

 

Mesure et démesure.  Infusion.  Peindre, dessiner, écrire deviennent des actes charnel qui  remplit le silence de sonorités .  Cris d’accouchement de ce que les mots seuls  ne pourraient dire. La peinture n’est ni un gouffre, ni l’innommable :  c'est d’avancer. Circuler sans dehors ni dedans.  D’où les effets de transparence, de dilatation,  de voyage, de dérive proposés par l’artiste.

 

Traces dans la trace. Beaucoup de couleurs, beaucoup de griffures. Sur les vagues des premières les secondes s’imposent.  Il faut consentir au saut vers ce qui échappe  et ne pas forcément assembler.

 

III LES ATELIERS MARINS

 

Les manoeuvres du temps ont dévoré les stratèges. Et leur temps lui-même. Restent leur broderie parodique que Catherine Bolle leur donnes. Deux contours n’en font parfois qu’un : additionner devient un raccourci vers la soustraction cachée à l’affût.

 

Les oeuvres d’atelier  rassemblent l’empire et le ghetto, révèlent la détresse et la tendresse, réveillant la victime, recueillant l’anonyme. Théâtre de la terre et de l’eau. Contours, parfois, juste contours.. Pour voir un autre ordre de l’aurore des décors qui n’en sont pas. Sans le savoir ils deviennent un pays étranger. Des corons nus.

 

L’espace dessine la force du mouvement. Surgit un invisible rythme dans l’infinité de tes transpositions : l’écho, la perte, le relief. Par quel passage l’autre face du semblable ? Catherine Bolle empêche la coupure. Approches et séquences: l’inclinaison enferme le rectangle. Plus un arbre. Plus rien. Tout ce qui tient droit vacille. Un lieu et pas un lieu.

 

Dans l’atelier le regard est toujours à inventer. Seule Catherine Bolle, femme parmi les hommes, retrouvera un arbre. Sous le dais d’une nuit mouvante l’esprit des ancêtres de l’artiste  veille. Profusion des signes : les géants se querellent sous la mer qui tremble. Conques d’oubli sonore les goélands surgissent pour chanter à l’oreille d’autrui. Et le reste du monde a un goût de pitance. Épiphanie marine. Pulsations des âmes. Les sirènes ignorent les fonds d’abysse. Ces forêt de la mer derrière une invisible cloison. Les ateliers semblent des ateliers sous l’eau.

 

 

 

 Catherine Bolle

 

 

Poétique de l'espace entre art et science

Catherine Bolle expose du  5 février au 28 avril 2012

à l'Espace Arlaud à Lausanne

voir la présentation de l'exposition

 

voir aussi : la vitrine de Catherine Bolle dans Art Point France

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