Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 août 2005 2 02 /08 /août /2005 00:00
 Si vous n'aimez pas l'art contemporain, n'en dégoûtez pas les autres !

par Gérard Fromanger

Le texte de Gérard Fromanger publié dans les Inrockuptibles le 25 décembre 2000 est en partie une réponse aux propos critiques développés par  Paul Virilio   la même année,  dans un ouvrage paru aux éditions Galilée ( Un art impitoyable et Procédure silence) et au delà une réflexion très illustrée sur le rôle de l'art contemporain, ses implications et ses formes.

 
 
 

Bruce Nauman (peintre, sculpteur, vidéaste, conceptuel, performer, "art maker" tous azimuts) et son épouse Susan Rothenberg (peintre) vivent ensemble dans le désert du nouveau Mexique. Chaque soir, après une journée de travail dans leurs ateliers respectifs et voisins, ils se retrouvent dans la maison qu'ils partagent, face à leurs deux ateliers, ils commencent toujours par échanger et commenter leurs expériences du jour, ils incarnent la cohabitation heureuse de toutes les techniques qui produisent l'art contemporain. Pour eux, pas de rupture ni de hiérarchie entre peinture, video, concept, performance, néon, pince, marteau, lampe à souder, scie, brosse. pas de préférence exclusive pour la peinture ou la video, pas de rejet de l'autre mais au contraire une communauté ouverte à toutes les techniques.

Marcel Duchamp ironise sur les peintres toxico-dépendants de la térébenthine mais peint toute sa vie. Le bleu est aussi nécéssaire à Yves Klein et Jacques Monory que le blanc à Piero Manzoni et Robert Ryman., c'est le support (le châssis) et la surface (la toile) qu'on analyse, démentèle et restructure ; les néons de Bruce sont multicolores et les chevaux de Suzan sont épais et gris de peinture ; qu'on le barde de couteaux (Daniel Pommereuille), qu'on tourne autour (Gerhard Richter) ou qu'on tombe dedans (Anish Kapoor), c'est toujours du pot de peinture qu'il s'agit. Pour le Front national des fossoyeurs de l'art contemporain (Baudrillard, Clair-Regnier, Fumaroli, Domecq, Mavrakis, Revol, Held) la cause est entendue : Jackson Pollock est un "pochard", Andy Warhol un "imposteur", Daniel Buren un "truqueur officiel", Jean-Pierre Raynaud un "impuissant", "l'art contemporain français n'a plus ni sens, ni existence" (J. Clair), on dénonce "le complot de l'art" (Baudrillard), "mon fils en fait autant", on connait la chanson, nous sommes tous des dégénérés.

La calomnie, l'exclusion et la haine nourrissent leur fonds de commerce. Ils aiment une peinture qui flatte l'encolure, pleine de certitude et de bon goût, qui met au pas dans le sens du poil, une peinture en avant comme avant, celle qui enfonce les portes ouvertes. Ils exècrent l'art contemporain, celui qui "trouble" (Braque), qui "sent sous les bras" (Picasso), qui "résiste face au journal du matin" (Breton), celui qui enfonce les portes fermées. Mais on avait encore rien lu. Paul Virilio (Un art impitoyable et Procédure silence, éditions Galilée, septembre 2000) : "Après la critique par le nazisme de l'art dégénéré, viendrait le temps d'un art généré par ordinateur, art automatique, purifié de toute présence sui généris. Purification esthétique qui prendrait ainsi la suite des récentes purifications ethniques ou éthiques dont les Balkans ont été le théâtre..."

"Il ne faut pas salir la merde" écrivait Henri Michaux. Alors Paul vient rire, t'éblouir et t'angoisser de plaisir au Muhka d'Anvers en regardant Cloaca, la machine à merde de Wim Devoye. Tu aurais dû te plonger dans la folie de la mondialisation en atterrissant sur l'aéroport fantastique de Thomas Hirschhorn à la Biennale de Venise ; viens à Beaubourg jouer et te perdre comme sur une chaîne sans fin avec le pantagruelique baby-foot pour 22 joueurs de Maurizio Cattelan ; viens marcher et te perdre sur la mondrianesque composition Bleue, jaune, blanche de Bertrand Lavier comme sur le parquet d'un gymnase où sont tracées ensemble les lignes bleues , jaunes, blanches du basket, du hand, du volley-ball, du tennis ; viens traverser et te perdre dans l'infini et le merveilleux du rideau de perles de Felix Gonzales-Torres ; viens te scandaliser devant l'impudeur matérialisée et joueuse de My Ionesome cowboy de takash Murakimi ; viens voir aussi les oeuvres sans intérêt (et Dieu sait s'il y en a !) : tu ne verras pas de haine dans tout cela, "pas de torture des formes avant de les faire disparaître", "pas d'obcénité sans limite", "pas l'impudence des profanateurs et des tortionnaires, l'arrogance des bourreaux..." ni un taux de suicide plus élevé qu'ailleurs (? !)

Oncle Paul, raconte nous une belle histoire, avec des rapprochements fulgurants comme dans Vitesse et politique, mais ne nous raconte pas de bobards sur l'art contemporain qui font rire dans les ateliers, s'esclaffer le Landerneau et se frotter les mains les réactionnaires de tous poils (voir l'association La Mouette qui attaque Stéphane Moisdon-Tremblay, tous les artistes et les conservateurs responsables de l'exposition Présumés innocents au CAPC à Bordeaux).

 Donc selon toi, l'expressionnisme de Munch et le passage de la figure à l'abstraction seraient la cause des pires horreurs du XXème siècle. "Ainsi après l'art sacré de l'ère de la monarchie de droit divin, et l'art profane contemporain (Quel artiste ? quelle oeuvre ? pas un seul nom cité parmi les artistes vivants qui ont aujourd'hui entre 20 et 80 ans !) de l'ère de la démocratie, nous assisterions impuissants ou presque, à l'émergence d'un art profané, à l'image des corps anéantis de la tyranie, en attendant demain, l'accident de la culture, l'imposition d'un art officiel multimédiatique" Ouf...! Moi qui croyais l'immense majorité de la communauté artistique, la mienne, noyau dur d'une permanente résistence à tous les faschismes du siècle (voir l'exposition Face à l'histoire, Beaubourg, MNAM, décembre 96-avril 97) et la jeune création d'aujourd'hui souvent à la pointe d'une contestation sensorielle et politique à la fois du "No Future" et des promesses glaçantes de la révolution "informationnelle" (voir les expos L'Hiver de l'amour, la dernière Biennale de venise , Jeune création, Elysian Fields, Voilà, Au-delà du spectacle, etc...) quelle méprise ! ? Allons Paul, encore un effort pour être de "bonne foi" : le monde de l'art moderne et contemporain est un irremplaçable espace de liberté dans lequel le sacré cotoie pacifiquement le profane et où aucun artiste n'a jamais profané qui ou quoi que ce soit (L.H.O.O.Q.), la moustache peinte par Marcel sur la lèvre supérieure de la Joconde ? Une délicieuse plaisanterie. Quelques trop rares provocations salvatrices ici et là ? Actionnistes viennois, hapenning en tout genre, quelques performers russes d'extrème-droite en mal de "scandale bourgeois", pas de quoi fouetter un chat.)

Pour te faire plaisir, Braque, Matisse et Cocteau ont décoré des chapelles, Soulage, Jean-Pierre Raynaud et Christophe Cuzin créent des vitraux pour une église romane, l'abbaye de Noirlac et Saint Martin de Lones. "L'art, dit heidegger est la mise en oeuvre de la vérité" ; devant toutes les tragédies profanes, Pablo, Francis, Alberto, Edvard, Oskar, Christian, Piero, Wim et les autres nous disent heureusement que le corps coule, pue, crache, éjacule, bande, mouille, pète, transpire, souffle, chie, pisse, morve, crie, jouit et souffre et que c'est magnifique et boulversant. Le sacré désincarné et le profane charnel dans l'art moderne et contemporain ne sont coupables de rien. La fin du monde de l'art contemporain dont viendrait tout le mal n'est pas pour demain. Ni la fin de l'histire, ni la fin du sens.

L'art contemporain n'est pas un média, pas un pouvoir, pas une science. Il n'a rien à communiquer, rien à vendre, rien à ordonner, il n'informe pas, ne flatte personne, ne fait ni propagande ni publicité. Il n'est ni documentaire, ni fiction, ni court ni long, ni petit ni grand, il n'illustre ni ne commente, il n'est rien d'autre que lui même, c'est une chose en soi qui ne parle que d'elle même et ne peut parler d'autre chose que d'elle même. Si elle parle d'autre chose, elle n'est plus de l'art contemporain. Il est un noyau dur, radical, nécessaire et suffisant. C'est par cette totale singularité qu'il parle des autres. Il ne parle que d'art contemporain donc il parle de tout à tous.

L'art contemporain n'a rien à conquérir ni rien à défendre. Quand il fait la guerre, c'est pour du beurre, il fait rire (Eduardo Arroyo) ou mourir (Jean-Michel Basquiat) et pourtant il est attaqué de toutes parts. Sans territoire et sans pouvoir, on le désire, on l'assassine. Il est un peuple plein de batailles internes (figuratifs/abstraits, géométriques/lyriques, conceptuels/maniéristes, sculptures/environnements, peintures/performances, videos/tableaux, etc...) qui n'en veut à personne. Il ne donne pas de résultats exacts, pas de découvertes utiles, pas d'équation, pas de théorème, et pourtant les "comités scientifiques" le jugent : "Avec moi vous êtes sûr de ne pas vous tromper" (Rosalind Krauss), il n'est pour autant ni un truc ni une trouvaille ni une mystification ni une imposture, et pourtant on l'insulte.

L'art contemporain n'imite personne, ne combat personne, ne trompe personne. Il atteind ce point de non retour à partir duquel on avance, on défriche, on cherche et on trouve, on devient un(e) inconnu(e), un(e) étranger(e) : on débarque et on embarasse, on apparaît et on encombre, on invente et on dérange, on illumine et on indispose, on enchante et on gène, on éblouit et on fait peur.

Il faut avoir en tête le bonheur de Suzan sortant de l'atelier pour dire à Bruce : "Aujourd'hui, j'ai eu une idée fantastique qui boulverse ma peinture" Elle avait simplement eu le courage, pour elle extraordinaire, de poser pour la première fois une touche de rose sur le naseau d'un cheval ! il faut avoir en tête le désespoir de Bruce sortant de l'atelier pour dire à Suzan : "Aujourd'hui, je n'ai rien fait". Il avait seulemnt esquissé vingt idées neuves dont aucune ne le satisfaisait.

Paris/Sienne décembre 2000

 Rétrospective Gérard Fromanger villa Tamaris Pacha jusqu'au à La Seyne sur Mer (83)

Partager cet article

Repost 0
Published by Art Point France - dans Art et société
commenter cet article

commentaires

Haman 24/03/2015 15:36

s'il vous plaît aider moi trouver des arguments ou des auteurs qui ont critiqués l'esthétique car, j'aimerai bien finaliser mon mémoire de fin de cycle de philosophie. je suis bloquééééé

Rabiller Jean-Christophe 06/02/2007 20:56

Bonjour,A propos de l'affaire "présumés innocents": Je n'ai pas vu l'expo mais au vu des artistes présentés et des témoignages lus sur le net je ne doute pas un instant du coté morbide et peu intéressant de cette exposition. Depuis longtemps l'art contemporain subventionné s'est enfermé dans une bouillabaisse morbide qui ne prend jamais position. Non, l'art contemporain officiel ne dénonce rien, il "interroge" selon l'expression consacrée. Est-il pour ou contre la pédophilie? Non, il interroge. Les prêtres de cette nouvelle église ne font qu'interroger et "investir l'espace" selon l'autre formule non moins consacrée. En tant qu'artiste je me méfie autant des censeurs que de cet art officiel qui a cette prétention de vouloir apprendre à penser aux artistes. "Art officiel": N'y a t'il pas un paradoxe dans ce terme?Je vous invite à visiter mon site: < http://site.voila.fr/jcrabiller/index.htm > où je me fais un devoir de faire réfléchir sur un art institutionnel devenu creux et totalement non représentatif de la diversité des plasticiens.Jean-Christophe Rabiller, artiste.