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9 février 2007 5 09 /02 /février /2007 06:07
DE L'IMPOSSIBLE AU POSSIBLE
POESIE : LIEU DU LIEU


"Perte absolue de la parole
mais tenue à elle
par fulgurations"
(F.C.)
 
 

Reprenant une problématique capitale de Blanchot, Fabienne Courtade possède le mérite majeur de s'écarter de ce que nos penseurs de la littérature en général et de la poésie en particulier (Dominique Viart dans "Littérature au présent") veulent nous faire croire. Ils définissent la poésie comme un objet, c'est-à-dire quelque chose de l'ordre "des champs d'application" . Or la poésie n'a pas de "champ". Si elle reste un lieu, il s'agit d'un lieu de désarroi et de creux. D'un lieu qui échappe à l'intelligence pour passer du côté de ce qui est incommunicable et non préhensible. Bref ! du côté de ce qui ne se connaît qu'en avançant, dans un exercice à la fois de piété et d'impiété, d'innocence et de "la bêtise" (Valère Novarina). La poésie, ce discours qui avance armé, sûr de son fait, de son dit, de son lieu, l'auteur d' "Une autre scène" le différencie de tout autre discours :


"Ce qui s'inscrit comme un lieu, c'est la page lieu sans lieu
Tout est plus réel que moi, dans cet espace ce n'est pas moi, ce sont les mots qui prennent leur place,
le corps
avec le risque de s'interrompre encore de se briser
Les mots sont toujours à retrouver, le possible reste toujours un peu éloigné... Ce qui s'inscrit : assemblage et désassemblage, échos, interruptions, reprises... c'est le même mouvement en continu et en discontinu.
j'invente ce qui passe, c'est un signe que j'adresse à quelqu'un, quelqu'un qui n'existe pas.
c'est un passage ouvert".
(Cahier des Rencontres Poétiques de Montpellier, 200').)



Publiée dans de nombreuses revues Fabienne Courtade a fait paraître en 1997 chez Verdier son premier recueil "Nous, infiniment risqués" puis aux éditions Unes "Quel est ce silence" , "Entre ciel" , "Lenteur d'horizon" et "Nuit comme jours" , ensuite chez Cadex, "Ciel inversé 1", puis "Ciel inversé 2". Elle a ensuite publié "Il reste" chez Flammarion, aujourd'hui "Une autre scène" à la galerie Remarque. Dans le sillage de Beckett, Blanchot et Roger Laporte, écrivains qui ont toujours tenté de saisir l'insaisissable aux frontières à la fois de ce qui nous advient mais aussi nous fuit, elle poursuit sa quête essentielle. Que recherche la poétesse ? le lieu même de la parole ? pour que puisse s'y lire à la fois ce qu'elle retient et ce qui lui échappe ? Probablement s'agit-il de l'espace où coexistent la perte et le recouvrement. D'ailleurs, l'auteur aime à rappeler la phrase de Jean Genet : " Le sol te fera trébucher, le fil te portera mieux qu'une route ". Surgit en conséquence l'incessant transfert du continu et du discontinu, de l'accord et de désaccord qui constituent la trame de l'être dans son rapport au monde, à autrui et à lui-même et bien au-delà d'un pur psychologisme.



Réunissant les contraires sachant combien l'un est multiple, l'auteur marie le texte et sa matière même. Les "blancs", ruptures, coupes, décrochages, changements de corps et emploi de l'italique aménagent l'espace dans le lieu. L'être accorde son mouvement par tout ce qu'il ne peut saisir et dire à l'absence qui borde le noir des mots. Le poète institue un ordre dans la dispersion. Une dispersion insistante qui tente d'inscrire pourtant une ligne de fond et d'apparition. Mais sachant que l'être ne possède lui-même pas de socle et que l'inconscient n'est pas simplement une peau qui se perce, l'ambition de Fabienne Courtade est de créer sur une base des secondes et des tierces. Elle appréhende ainsi ce qui forcément échappe et auquel Mallarmé le premier a indiqué la voie. Mais ces biais ne sont pas forcément des détours : c'est à l'inverse une manière de créer des accélérations et en quelque sorte de court-circuiter la pensée. Ainsi comme elle l'écrit,

 

"les ruptures sont aussi des liaisons

l'avancée est faite de césures et de rencontres,

parfois presque des coïncidences

(approcher du mot, de la phrase, et du papier),

avec, je l'espère,

des mouvements vers l'extérieur,

des mouvements hors

(des issues ? qui sont aussi des pertes)".

 

 

 
Son écriture avance par coïncidences "défaites" afin de miner ce "je", ce "moi" improbable. Tout part sans doute de lui, de là, mais ne peut se dire selon les termes de la plus grande escroquerie du temps, à savoir ce fameux pacte autobiographique, immense jeu de dupe et parfaite mythographie. Le "je" de Fabienne Courtade, sinon disparaît, du moins se distancie, se fragmente afin de tenter de dire beaucoup plus profondément ce qu'il en est non seulement de nos "21 grammes" d'âme mais de notre corps. Dans l'intervalle des mots, bouées de corps-morts, elle signale au lecteur des passes "navigables". Elle avance dans le brouillard de la page blanche. Les mots signalent les écueils. Elle progresse à l'aveugle entre les ornières et les siphons. Et (qui sait ?) vers une arrivée à (bon) port sans que ce soit pour autant et forcément un havre de paix.



L'auteur croit en effet plus au doute qu'à la vérité qui n'est faite que de strates insondables, d'abîmes ou de reflets qui se déplacent et nous dépassent. Fabienne Courtade sait combien dans les mots à travers le psychisme et le corps (qui en régit les logiciels mentaux) tout n'est que vue de l'esprit. A ce titre non seulement le probable mais aussi le possible demeurent éloignés. L'acte d'écrire doit, face à ce mur,  cet horizon bouché, multiplier les tempos, les approches. Cela nécessite parfois jusqu'à des reculades. Dans l'écriture comme dans l'être rien n'est rectiligne. Les chemins même s'ils semblent chronologiques n'hypostasient jamais à leur terme un Grand Soir dont la poésie posséderait la clé. Beckett nous l'a apprit : le "comment dire" butte finalement sur un vide. L'immense mérite de Fabienne Courtade est donc - par décrochages, arrêts et glissements, par juxtapositions, condensations et déformations - de nous fournir des indices. Ses paroles coupées, sont reprises en un mouvement quasi physique non de répétitions mais de variations.



Ainsi, la tentative majeure du poète est de reprendre corps par la langue dans les effets de mémoire. L'auteur passe le mur des sons afin que résonnent ou brillent dans les gouffres de l'être et ses opacités quelques arpents de lumière arrachés à la nuit. L'écriture est une sorte de désert, mais aussi un désir, un flêchage, et comme l'écrit l'auteur : " des possibilités, sans exténuation, avec des arrêts, des relances, des torsions, et des éloignements". De cette matière "à dire" surgit du corps.  Fabiennne Courtade écrit à propos des Nouvelles lettres portugaises : " Ecoute ma soeur, il n'y a que le corps. Le corps seul nous mène jusqu'aux autres, et les mots ". Pour elle comme pour Blanchot le livre reste toujours un livre à venir. Il demeure une approximation sans cesse différée, reculée en un théâtre ou cette "autre scène". S'y déploie des voix tierces qui deviennent autant de variantes, de mèches qui perforent la prétendue Unité de l'être. Dedans on n'y voit qu' errances, ruptures, deuils mais aussi des désirs comme autant de tentatives de percer le silence sans nom. Théâtre d'apparitions et de disparitions, d'émergence et d'effacement, la poésie est bien ce lieu sans lieu qu'il faut sans cesse repeupler à coup de déformations, de dilatations, de resserrements. L'auteur aime à conjuguer sa quête avec celle d'artistes (Thierry Le Saec, Frédéric Benrath, Gilbert Pastor entre autres) dont les interventions plastiques scandent de leurs variations l'espace poétique.



Selon Beckett, avec notre langue muette, nous ne sommes "fantômes que fantômes" . Chez Fabienne Courtade, le dévoilement des jeux de miroirs, des échos à la question "qui sommes-nous", à l'hypothèse "si nous sommes" font emmerger quelque chose d'essentiel dans un voyage sans fin. De textes en textes, dans le silence face à la mort que l'on se donne ou qui nous est donnée, elle écrit l'immense poème de l'absence. "On change de livre, pour faire cesser l'inachevable, on poursuit ailleurs l'inachevé, dans un autre livre". Et elle ajoute : " Tout est plus réel que moi ". Pourtant, au sein de cette sorte d'altération identitaire, le mouvement vital du désir résiste. La tension fait alors de l'écriture un appel mâtiné du doute. Les traces laissées par l'autre s'inscrivent dans le corps, mais aussi le césurent, le creusent, l'éloignent. L'exercice de l'écriture rappelle la cruauté chère à Artaud. Cruauté de l'antérieur mais pas seulement. Toutefois, à l'inverse de ce qui se passe chez l'auteur des "Cahiers de Rodez", la poétesse ne la "traduit" pas par un déferlement verbal. Car du corps menacé ne peut jaillir chez elle un flot de paroles comparable à un épanchement de sang. La déchirure palpite mais - afin de savoir ce qu'il en est - il convient de la panser pour éviter de se contenter de n'en laisser surgir que des dépôts.

 

La déposition poétique prend alors une tournure d'ascèse. Entailles, incisions ne sont là que pour tenter d'entrer dans le corps opaque. Il y a donc ce voyage au centre de la vie la plus cachée, au centre de sa gravité, là où tout n'est que lumière ravagée. Et, si la langue de Fabienne Courtade n'est faite que d'indices, de proliférations, d'intensités, qu'on ne s'y trompe pas : il y là une part de risque. Il est même énorme. Nous voyageons à travers les traces de l'auteur sur les décombres de l'utopie. La fantasmagorie bascule en ce qui tient d'un geste pulsionnel alimenté par toute une expérience littéraire et existentielle. La poétesse puise dans la douleur ses forces vives, l'envie d'être encore en vie en divers mouvements de rupture, en cassures capables de créer des émotions natives qui indiquent l'Origine. Mais, surtout, elle valorise l'instant vital. L'existence désirante se révèle dans un geste majeur d'offrande montrant parfois une nuit étrange de chaos. Émerge, à défaut de l'être en ses compulsions morbides, la lumière noire de l'intimité profonde, absolue. Celle-ci peut générer un apaisement. On y abandonne son fardeau de vieilles chrysalides, on monte dans l'oubli de ce qui nous a tué comme si Fabienne Courtade était la seule à fondre avec la même intensité et dans le même instant, l'observation, la mémoire, l'imaginaire et les constructions mentales.



Sueur des mots, suaires du corps, la poésie atteint un point infranchissable. Elle dit le corps dans le plus abrupt des langages au moment même où les mots semblent manquer pour le dire. Certes, chez la poétesse, la clé de l'énigme de l'être n'existe pas. L'écriture ne peut dévoiler que son abîme. Pourtant l'écriture refuse d'être seulement la victime expiatoire d'une impossibilité. Dans sa perte, le langage poétique reste souffle à bout de souffle. C'est pourquoi on y revient sans cesse dans l'espoir à la fois d'assomption et de descente au plus profond. Le corps s'arrache aux lignes qui ne font que le dissoudre. L'auteur invente instinctivement une prise qui éloigne de la rectitude. Le corps dénudé fait la découverte de son effondrement. La pensée suffoque. Le mot n'est en quelque sorte concevable qu'à partir de sa mort.



Il ne reste à l'écriture qu'à se penser elle même dans son coup de dés mallarméen. Le penseur se tourne alors vers son corps dans une tentative pour remonter jusqu'à lui par le suintement des mots. Les mots ne sont plus qu'une sueur de l'être. Fabienne Courtade en précipite l'empreinte sur la page par saccades, au rythme d'une pression corporelle et mentale proche de la perte. Sa fixation n'est donc qu'approximative. Le " j'écris " n'est plus inséparable d'un " je suis " . Comment éviter la castration mentale ou physique à travers le langage de l'ablation ? C'est un défi pour l'auteur.



D'une certaine manière Fabienne Courtade se laisse séparer du langage au sein de l'écriture. Elle sait pourtant ce qu'il en est de lui, ce qu'il en est de nous. La sueur des mots dans les nuits de garde solitaire, jaillit du corps. Nous sommes confrontés à un organisme, à ses émotions internes. mais le "je" fragmenté de la poétesse ne provoque pas l'excès que les oeuvres autobiographiques répandent jusqu'au naufrage. Ici au contraire une rétention a lieu. Elle tresse un éloignement pour approcher sans l'effrayer le corps craintif. Elle lui offre ses doublures d'ombre à travers sa "viande" (Artaud). Douleur et jouissance, jour et nuit, rythme et respiration en surgissent. L'écriture en un seul geste dénude, ouvre et ligature, échancre et cicatrise. Le jeu se joue dans l'aire de l'intimité , lieu de notre lieu, notre lointain inaccessible.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 voir aussi : la bio-bibliographie de Fabienne Courtade 

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