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3 janvier 2007 3 03 /01 /janvier /2007 11:09

 

Il n’y a plus de vérité en peinture  aujourd’hui, au sens classique, comme d’ailleurs dans les mathématiques actuelles et la logique formelle contemporaine dont les valeurs sont purement  arbitraires et ne correspondent  à aucune nécessité  « naturelle » .


La peinture a gagné son autonomie  vis à vis des choses du monde  et a multiplié son inventivité  en proportion de cet écart  face aux évidences  de la perception. L’espace perspectif  issu de la Renaissance  a été détruit il y a déjà un siècle maintenant. L’explosion scientifique , les injonctions politiques, les exigences particulières des uns et des autres ont émancipé l’art abstrait de la nature .A la suite du scientifique , du philosophe métaphysicien, de l’utopiste social, l’artiste abstrait s’est aventuré  sur les chemins de la liberté.

Reprenons l’analogie  avec le progrès scientifique qui marque aussi  la coupure  dans la connaissance  au 19ème siècle  en biologie, en sociologie et dans bien des domaines de la raison appliquée … Le monde extérieur n’est plus appréhendé  désormais  hors d’un champ d’hypothèses et de postulats  qui pour le peintre  repose sur une volonté  d’émanciper le tableau  de son référent immédiat. Nous avons Déjà dit que l’artiste  gagne en liberté  en s’affranchissant  du contexte sensible. Ce qui ne veut pas dire que son œuvre ne demeure pas  chargée d’émotion. Mais de même que Copernic  nous dégageait  de l’illusion géocentrique d’un univers gravitant autour  de la terre, la peinture non-objective du suprématiste Malévitch ou l’improvisation née de la nécessité intérieure de Kandinsky nous  plongent  dans un espace géométrique  ou poétique à un niveau d’abstraction jusque là inconnu dans la peinture. Une remontée à la source de l’art.


A un second degré l’abstraction en peinture  se place en deçà  du sujet  plastique particulier, considéré désormais comme anecdotique  et essaie de résumer une expérience  plus universelle. La peinture de Paul Klee  notamment exprime  assez bien cette visée symbolique  qui renoue  avec les attitudes archaïques de l’enfance de l’humanité .


L’objectif de la peinture abstraite  déborde donc la définition  première donnée  à celle-ci. Il ne s’agit  pas seulement de rompre avec l’imitation  de la nature et la représentation d’un sujet  comme la nature morte , le portrait ou le paysage, mais plutôt  de construire un espace qui réponde aux critères d’une subjectivité élargie  à l’harmonie, la beauté, l’équilibre du cosmos. Le paradoxe étant que c’est  justement en se détachant  du sensible  et en définissant  un espace de convention  que les peintres y parviennent.


Pensons à Cézanne dont La Sainte Victoire  est le champ expérimental où s’élaborent  les fondements de la révolution abstraite. Où encore à Picasso dont le Cubisme est en fait une déconstruction achevée de l’esthétique classique.


Plaçons-nous maintenant  sur le plan plus concret  de la vie. Et faisons une hypothèse, celle de Motherwell. Celui-ci affirme  que l’abstraction  repose sur la métamorphose  d’un monde devenu étranger à l’homme : « d’un sentiment de malaise  par rapport à l’univers »(Museum of Modern Art  bulletin printemps 1951).Il y a là une sorte de romantisme , ou disons de subjectivisme  qui appelle quelque explication. Ce que veut dire Motherwell  c’est que le peintre  comme le poète  ou le musicien ne cherchent  plus à faire de la littérature  mais plutôt à poétiser le réel. Où encore à fonder une conscience poétique  dans une pratique esthétique.  Ainsi être un peintre  abstrait  voudrait dire transformer dans un tableau la réalité  en poésie.


L’aspect convaincant d’un tel point de vue  trouve chez Mondrian  d’autre appuis Ainsi ses  tableaux de la période américaine des « Boogie Woogie » rythment  la vie moderne  par la pureté des lignes, la simplicité des formes, l’économie de la couleur ….


Il y a lieu de s'interroger aussi sur les causes historiques , voire politiques et morales  qui ont fait de l'homme moderne  un être déraciné  que la peinture abstraite exprime  aussi de façon métaphorique. Constructions démesurées  de routes et de ponts, guerres civiles, décombres envahissants que les oeuvres de F. Kline, Tapies  ou même peut-être Soulages  expriment dans les années 50 et 60 sur un ton tragique que le noir et le blanc résument souvent.


Dans le xxème siècle finissant l'activité picturale se fait le relais  de la crise des valeurs  et de la fin des grands récits idéologiques. Récits politique, moral, historique, voire métaphysique et la poursuite d'une quête de l'absolu  se prolonge  dans des démarches solitaires  parfois  moins visibles. Ainsi le peintre Ryman  développe un travail  autour de la couleur blanche et Twombly livre les traces du désir vital sous forme de graffitis  gigantesques  sur des supports divers. Ces tentatives  prolongent l'art minimal des années 50 initié par Barnett Newman et l'école de New-York à la recherche du sublime dans la peinture ...


Nous sommes ainsi en mesure  aujourd'hui, à l'aube du nouveau siècle de faire un bilan  des  conséquences et des acquis  de cette révolution abstraite initiée depuis longtemps.


La peinture s'est renouvelée et n'est pas morte. Le retour à la figuration dans les années 60 a intégré avec Andy Wahrol  les procédés sériels. Les très grands formats, les techniques industrielles (toile de bâche, peinture acrylique) initiés avec l'expressionisme abstrait, notamment celui de Pollock, ont servi l'attitude de contestation  de Support-surface en France vis à vis des thèmes du sujet et de la représentation  qualifiés pour le coup de " bourgeois "  dans les années 70 et 80. La Nouvelle Figuration  qui s'est répandue  en contrecoup  de cet esprit de sérieux  avec Basquiat, Paladino, Combas, a su synthétiser  les apports de l'art abstrait  au niveau de la composition décentrée du tableau, ceux de la matière employée, des supports, des couleurs utilisées...


En conclusion l'option  que l'on peut qualifier de radicale, voire subversive ou métaphysique  que les "abstraits" ont ouverte  dans la peinture par leur travail  de renouvellement  de la perception initiée par les primitifs italiens, avec Delaunay, Duchamp etc. a encore des tenants. Pensons à G. Richter  qui cultive l'ambivalence  dans une posture tour à tour hyperréaliste  et abstraite  en Allemagne ou encore à Anselm Kiefer  et à ses tableaux empreints de végétal, terre, tissus, goudrons etc.


Cette révolution artistique  qu'exprime l'art abstrait  est synonyme  d'un changement qualitatif dans l'ordre de la connaissance du réel . L'artiste non-objectif ne prétend plus faire illusion. Il reconnaît la part du hasard, de l'inconscient, et se fie à son intuition.


Retour en arrière pour certains ? Peut-être, si l'on considère  que tout progrès dans le savoir signifie une perte de l'assurance première liée aux prétendues évidences. Mais l'aventure de l'esprit est à ce prix . Nul homme n'a jamais pu se passer  de l'usage de la liberté de penser autrement que dans le doute  et sans certitude autre que subjective, en dernier lieu.


L'artiste abstrait a une approche que  nous qualifierons de poétique de la réalité. Le monde tel qu'il l'interprète  n'est plus toujours  une image nécessairement harmonieuse, fidèle, mais plutôt  faite de découverte et d'invention de formes. Lyrique,  cet univers l'est avec l'art informel  d'un H . Hartung, géométrique avec les disciples de Mondrian, ou encore de retour à un art premier  animiste et vitaliste chez Picasso, Miro, Gorky, Masson et les surréalistes abstraits.  Poussé au dialogue avec les civilisations non occidentales, enfin.


A la question de départ  sur le sens de cette expérience  esthétique nouvelle  nous avons répondu en retraçant  la crise de l'homme moderne  de ces cent cinquante  dernières années . Nous avons été amenés à déceler un nouvel humanisme  chez les plus grands  comme Klee ou Kandinsky  et une définition  neuve  de la beauté ou du sublime  qui inclut même le frisson mystérieux du sacré chez un Rothko. Par cet effort  de doute sur lui-même, d'audace et de curiosité l'artiste abstrait  survit encore dans le retour à une certaine figuration  en peinture.

 

Pierre Givodan (synthèse d'une conférence  sur  le sujet de l'art abstrait - mai 2006)

 

 

 

Pierre Givodan - contact@pierregivodan.com

Chroniques intempestives

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