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13 décembre 2006 3 13 /12 /décembre /2006 20:56

EN UN MOT COMME EN CENT
OU LA LUTTE CONTRE LE SILENCE



Dominique Meens, Nicolas Tardy, Denis de Lapparent, Ecrire = nuire à la bêtise, Villa Arson, Nice.

"silence tel que ce qui fut
avant jamais
par le murmure déchiré"
(Beckett)


Par le déferlement des mots le pont, le seul : ta mémoire ouverte.

Pour traverser le fleuve de la vie il faut un pont, celui que Novarina appelle "le travail d'idiotie". Pas n'importe quel travail, pas n'importe quelle idiotie. Ceux issus d'une lente et patiente recherche comme le prouvent Mens, Nicolas Tardy et Denis de Lapparent, poètes précieux dont les patchworks en devenir rejoignent la matière de la vie. Une vie précaire à laquelle chacuns à leur manière donnent une densité en exhumant une présence au coeur de l'absence. Il faut traverser leurs assemblages étranges pour replonger dans le silence premier, bref il faut passer de l'horizontalité de l'arbre mort à la verticalité de l'homme éveillé.

 

Il y a ainsi dans ces trois oeuvres un fleuve et un pont : un pont non dessus, mais dedans. Avec, au delà de la mort, quelque chose de la vie - forcément. Surgit alors une étrange écriture du réel : pour Meens avec son "Aujourd'hui je dors" (POL), pour Tardy avec son remarquable "Pas mesurable" (Editions Contre-Pied), pour Lapparent dans les descriptions régionalistes sur le Château d'if ou la Canebière. Tous trois évoquent le réel par des images incomplètes, récurrentes, par un alphabet de la vie et du désir qu'elle contient. Il faut revenir à ces textes fragmentés où tout est lié, joint et parfois même compact.

 

Trois alphabets réamorcent l'écriture et le temps pour mieux voir, pour voir dedans et comprendre ce qui échappe. Les auteurs laissent fondre les mots dans les images et les images dans les mots. La lumière découpe les traces de ce qui avant n'avait pas de nom. C'est une manière de respirer à leur surface, d'essayer de comprendre, de voir, reprendre, recueillir des bribes de sensations, une manière de saisir le vertige du réel (comme celui de l'amour).

 

Dans ces trois oeuvres le mouvement est visible par des charnières essentielles propices tant au retournement qu'au dévoilement. Le lecteur est transpersé par des mots remodelés dans un miroir plus inversé que symétrique. On ne reconnaît plus rien, comme s'il manquait des cases au "jeu de l'oie", on a l'impression d'être déjà passé là. Chaque fois pourtant, dans ce manque, un élément nouveau est approché, un ancien précisé, le réel se soulève peu à peu.

 

Les recherches des auteurs indiquent des voies mais n'oblitèrent pas toute menace d'un coup de grisou ou de froid. Voir le réel, c'est aller jusque dans "leur mourir", "leur vivre", là où "ça" parle par ce qu'ils tissent, raccommodent. La sensation d'une matière image paradoxale imprègne une attente pour laquelle les trois auteurs donnent des indices de reconnaissance en faisant glisser le couvercle des marmites qui nous encerclent. La matière échappe à la matière, vers l'insoupçonnable, l'insoupçonné, jusqu'à l'obscène - ce qui jusque là ne pouvait être vu - l'impossible dépossession, l'impossible lâcher prise. Il y a donc bien un pont, un fleuve mais aussi un abîme. Il y a en de telles oeuvres ce qui dérange et trouble : la fulgurante traversée de rumeurs rougissantes, de mots carbonisés par les métamorphoses du réel qu'elles proposent. L'émotion surgit dans la ténuité. C'est le cri, le "ne pas" qui ne pouvait jusque là s'accorder à l'envie, alors que les textes deviennent ponts suspendus au dessus du fleuve du réel, au dessus de son vide.

 

Dans la nudité, l'humour ou la détresse de leurs textes, les trois écrivains demeurent aux aguêts en faisant renaître les mots par delà les frontières. D'où cette marche fébrile et forcée au milieu de glossaires. Il faut alors aller jusqu'au bout de l'étendue, se laisser emporter puisqu'il y a là incision du réel et ouverture d'un centre. On se noie ou on se refait une santé dans la fente du silence que l'écriture tente de combler. Chez Meens ne demeure que des traces indicibles comme autant de blessures ou de joie. Chez Tardy reste le glissement, la dérive infinie du corps et sa tentative de s'accrocher même s'il n'y a pas de cadre qui puisse servir de bouée. Ce n'est donc pas seulement une pensée qui porte ces travaux en lutte contre le temps. Les auteurs créent un flux persistant qui disperse le silence au sein du mouvement. On s'en remet à eux et à leurs dictionnaires de l'intimité et du réel. On chemine avec eux dans le crissement des graviers où il s'agit de réapprendre à marcher.

Jean-Paul Gavard-Perret


Une Rencontre-lecture "écrire = nuire à la bêtise", avec Dominique Meens, Denis de Lapparent et Nicolas Tardy, dans le cadre de la programmation "l'écriture du réel", à l'initative d'Autres et Pareils et des éditions Contre-Pied, en partenariat avec la Villa Arson, la DRAC et la Région PACA a eu lieu le mercredi 22 novembre à 18 h 30 la villa d'Arson, à Nice.

 
 

Publications :

Dominique Meens a publié dernièrement : L'aigle abolie et Aujourd'hui je dors  aux éditions P.O.L et Canard, choucas, pouillot aux éditions Contre-Pied  ; Denis de Lapparent : Marchés de Provence, La Canebière et Le Vieux Port aux éditions Iconophage ; Nicolas Tardy : Routines et Poèmes ménagers aux éditions de l'Attente et Pas résumable aux éditions Contre-Pied, Chormaux moisis aux eds La Chambre.  

 

informations pratiques :

Villa Arson
École pilote internationale d'art et de recherche
Centre national d'art contemporain
20 avenue Stephen Liegard - 06105 Nice cedex 2
T. 04 92 07 73 73

contacts

Autres et Pareils
Bâtiment C12 - Résidence Paradis-St Roch - 13500 Martigues
Olivier Domerg : 04 42 42 09 55
autresetpareils@free.fr

du mer. au dim. de 15h à 19h (exceptés les soirs de manifestation)

 
voir aussi : le site de la villa d'Arson, le site des editions POL, le site des éditions Contre pied

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