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10 novembre 2006 5 10 /11 /novembre /2006 06:26

Un peu de 109 ?

TAON2 de Patrick Mayoux

 

Midi 20, Grand Corps Malade , album original (CD)

 

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Midi 20, c’est le nom d’un disque de Grand Corps Malade. Un disque en français scandé, du français tissé sur le parler des rues et des chambres. C‘est un parler personnel  qui sort de là. Qui flèche ses points cardinaux  : Relevés de lieux, de gens - des prises de vue  rehaussant l’une par l’autre le petit monde observé et son observateur ( qui fait figure de héraut de Saint-Denis).
Signaux de position, « je suis ici » ou « j’en suis  là », signaux répétés, on peut penser à ces trains actuels qui sont tenus à des émissions périodiques attestant de l’état d’éveil du conducteur- le signal de Grand Corps Malade, ce serait plutôt un « nous sommes ici », il se présente en porte-parole, et d’ailleurs dialogue avec d’autres voix dans quelques morceaux.


Séquences  bâties sur une métaphore, une formule, ou même une allégorie : ici le défi par exemple, ce sera de réchapper des «  Voyages en train » mués en histoires d’amours.. d’être un rescapé - de justesse - d’un récit des amours version chemins de fer ; ce sera, en inversant le « Je me souviens.. » naguère égrené par Pérec, de dérouler dans « J’ai oublié » une ribambelle d’ oublis, sans regrets car, lance le scandeur de textes, « se rappeler c’est subir ». Ce sera de partir en  balade au-devant d’entités, de la Détresse à l’Amitié, on les rencontre dans les rues, elles n’ont pas de grands airs, ou alors elles en ont, et on passe son chemin.

 

Et la mise en jeu de soi-même . Grand Corps Malade condense ainsi, dans  « Midi 20 »,  dans « Sixième sens », le cours de sa vie : un accident  a sévèrement entamé sa mobilité vers l’âge de vingt ans, ( indiqué sur l’horloge qui scande le morceau : «  fin de matinée…il est 11 heures 08 ») ; mais  il s’est mis à écrire à même la vie avec son stylo bleu foncé, et alors il y a  « tellement de choses à faire », voilà qu’ « il est déjà midi 20 ». On sent que c’est strictement vrai, qu’en ce corps qui n’a plus ses aises dans le mouvement l’impression de la vie veut sortir et presse la plume-aiguillon : dis-moi, dis-moi.. et déjà il y a  autre chose à dire. De même Joë Bousquet, pour la vie cloué au lit à 20 ans par une balle de 1918, avait-il relevé le défi d’un malheur encore pire,  écrivant : « Qu’on me retire ma vie et j’en invente une autre ».


Prenons quelques minutes de ce disque, « Midi 20 ».Il y a une belle atmosphère dans « Rencontres », où l’on croise à la suite l’innocence, la poésie, la détresse, chacune à leur tour personnifiées, en passant par le sport, qui est comme un ludion dans cette compagnie grandiose, puis l’amour... L’allégorie, ce n’est pas une figure commode, elle n’avait pas aidé ces habiles poètes nommés Rhétoriqueurs, qui la cultivaient jadis, à sortir du Moyen-Age (c’est ce qu’on lit dans les livres). Or ici l’amour, butant sur un os, à savoir le scepticisme envers lui manifesté par Grand corps Malade, insiste et… « il m’a conseillé d’y croire toujours - Puis il s’est éloigné sans se retourner, c’était les derniers mots d’amour. » Cette scène est un début autant qu’une fin, elle est tracée d’un trait rapide sur un ton qui sonne juste ; le sillage qu’elle laisse est à la fois net et délicat, de ceux qui subsistent après déconvenues et démentis, après toutes les débines.
Quant au goût de voir gens et lieux, et de faire sentir l’époque actuelle d’un pays comme le nôtre, voici « Vu de ma fenêtre » :
Et puis y a des gars en bas qui galèrent / Ils sont là ils font rien ils prennent l’air / Surtout le printemps surtout l’été surtout l’automne surtout l’hiver /


- 2 -


C’est du beau travail, celui d’une caméra donnant un aperçu de notre météo, sous l’angle choisi par quelqu’un de modeste et pourtant « chargé de l’humanité » -  c’est ce que Rimbaud dit du poète « chargé de l’humanité, des animaux même » - quant à lui, Grand corps Malade évolue tellement dans la texture humaine qu’ aucun animal ne pointe bec ou museau au coin d’un de ses écrits. Si, pourtant ; quand il parle « d’un monde parallèle » qu’il a « découvert de l’intérieur », et qui « porte un nom qui fait peur ou qui dérange : les handicapés », car « la langue française a choisi ce terme, moi j’ai rien d’autre à proposer », ce « monde fait de décence, de silence, de résistance » c’est « un équilibre fragile, un oiseau dans l’orage » (in « Sixième sens »). Oiseau-emblème, oiseau blanc sur nuées noires.


Et en fait ces gars en bas qui prennent l’air, qui sont des oisifs, un peu oiseux, ce sont des oiseaux eux aussi. Le texte « Saint-Denis » invite à aller chez les Dionysiens. Faisons-le. En marchant un jeudi matin rue de la République, un jour de soleil où quoique froid l’automne a un air d’été, on voit par exemple un couple jeune avancer avec superbe, la fille sapée serrant son mec, leurs regards paraissant survoler les gens d’en-dessous, qui se traînent ou qui mendient – et vingt mètres plus loin, les deux sapés pilent devant une femme presque couchée au sol, soutenant encore une forme, petite et presque indistincte, enveloppée dans une couverture – et ils lui donnent…quoi ? une preuve qu’ils sont de ce monde.


Quant à ce disque : un chef d’œuvre ? Non, un début dans la vie. La parole rythmique de Grand corps Malade fraye son chemin toute seule dans deux morceaux, « Attentat verbal » ( lancé, à voix nue déjà, par cinq ou six compères qui s’envoient la balle tour à tour) et « Ma tête, mon cœur… ». La voix est vibrante et grave, posée (le vocaliste dit bien qu’il « pose des mots »), trahissant et jugulant à la fois l’émotion de résonner dans le silence de l’écoute des autres ( bon, aussi dans les éclats de leurs rires complices à l’occasion, devant les acrobaties de « Ma tête, mon cœur et… », mais dans ce disque c’est le seul morceau drôlatique, le seul aussi enregistré en public). Cette voix est un brin solennelle, comme si elle avait encore devant elle un lien à défaire, non sans appréhension. Ou comme si elle avait encore un oubli à accomplir : oublier de douter que les auditeurs, jeunes, vieux, proches ou lointains, puissent être retenus, intrigués, charmés, relancés par cette prise de parole, et ses histoires denses, gaies, et profondément simples. Un pas à faire peut-être, un pas d’insouciance, et alors la légère taie qui empèse un peu cette voix pourra disparaître.
Peut-être pour éviter une lassitude d’écoute, la plupart de ces textes sont enregistrés sur un accompagnement musical. Or cette musique est sensiblement moins « lâchée », moins lancée que ne l’est la délivrance vocale. Elle reste le plus souvent décorative, et tend ainsi à affaiblir l’élan de la voix. Témoin, le passage de l’avant-dernier morceau du disque, « Ma tête, mon cœur… », à voix seule donc, au dernier morceau, « Toucher l’instant », sur le piano de S Petit Nico, auteur de la plupart des musiques. La voix seule maîtrise le rythme, joue de l’accélérateur et du frein, tandis qu’aussitôt après, dans « Toucher l’instant », au lieu d’être rehaussée par la musique, la poussée vocale est plutôt entravée. Peut-être faudrait-il plus de dialogue véritable entre voix et instruments, tandis qu’ici l’instrument semble seulement sertir la voix, et n’évite pas le refuge dans le joli, la joaillerie.


Ce disque de Grand corps Malade s’est beaucoup vendu, cette année 2006, et ça continue. L’image de ce grand corps debout, appuyé sur la béquille, a beaucoup circulé. Si la diffusion et le succès donnent de l’assurance, et si l’assurance procure une insouciance fertile, parions pour de belles suites. Si le succès brouille les cartes, gaspille en vétilles l’énergie et le temps, qu’adviendra-t-il de la voix vive ? Un jour, récemment, au hasard d’une télé, une scène pouvait laisser songeur. On y a vu un poids lourd ( soit dit en médialecte) de la chanson complimenter Grand corps Malade et lui passer en public commande de « textes pour lui ». L’opération donnait l’impression d’une petite O.P.A., d’un savoir-faire carnassier.


- 3 -


Méphisto s’offre aux tournants importants.  Or Faust ne peut blouser Méphisto qu’en étant plus malin que le Malin : en étant à son plein régime d’humain, ce à quoi les humains accèdent rarement.
O Grand corps Malade, cultive encore ton lieu et ta formule : Saint-Denis en grand, et la descente dans le français courant, pour le scander toi-même dans tous ses remous. A plus tard, les éventuels tours de passe-passe avec la sphère affairiste et la sphère mondaine. Ces mondes-là ont fait chanter Ray Charles le pianiste aveugle, lui ont fait chanter des bluettes et même des sornettes, et surtout l’ont fait chanter trop souvent et à tue-tête. Tant d’exemples semblables sont des signaux d’alarme.

 

En somme, le slam de Grand Corps Malade et de la « brigade de poètes sortant de l’obscurité », c’est du scandé, quelque chose que l’on tient à dire et que l’on scande pour que ça sonne. Ce scandé-là, ce serait bien qu’il garde son air d’as de pique, son côté scandale d’oiseau-marabout fondant sur l’arrêt d’autobus. Le mot « slam », avec son charme afroaméricain, aframer, courra de bouche à oreille plus facilement qu’un deux-syllabes comme « scandé ». Qui aurait cependant pour lui d’avoisiner « clandé » - Henri Salvador il y a longtemps, voyant le blues « défiguré », chantait doucement à l’adresse de ce blues : « On t’écout’ra dans les clandés ».       

 

le CD :

Midi 20, Grand Corps Malade  album original (CD) 14,99 €  acheter

voir aussi : le site personnel de Grand Corps Malade

 

La chronique du Taon des deux côtes de Patrick Mayoux

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Published by Art Point France - dans Liber amoris
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