Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 août 2006 4 31 /08 /août /2006 07:50

L'Ange inachevé

"Théâtre de l'art et de la vie qui se conjoignent laissant seule votre silhouette "
(Danielle Mémoire - "Fautes que j'ai faites")


Jean Anguera, "Terre d'appui", exposition du 13.09 au 12.10, Galerie Marwan Hoss, 12 rue d'Alger, 75001 Paris.

 
 

Jean AngueraCher Jean,

 

Fuir, dériver. A travers vos oeuvres contempler l'existence. Tenir encore par les petits bouts la vie, les fragments ou les ruines. Quelque chose de violent pour la part obscure de l'être.

 

Sentir les résines et les terres qui trouent la langue et la défont pour dire l'émotion. Pas à pas, à travers vos dessins, remonter votre histoire.

 

Trouer ainsi les mots parce que c'est parfois le seul moyen d'être lorsque le corps en jachère échappe à celui qui le porte. Le mouvement m'entraîne.

 

Du dehors ne monte aucun bruit. Ligne de hanche des montagnes jusqu'à Albertville. Ni levant, ni couchant : juste ce peu d'éclat - de l'ordre de l'écharpe - qui permet de distinguer la ligne d'horizon, de l'approche de la nuit à de la douteuse levée du jour.

 

L'été c'est la nostalgie de l'éphémère. L'hiver c'est la torpeur. Parfois juste une errance sur la jetée du lac dans le port du Bourget et son cordeau de trompettes de brume. Préférer à leur son Bjork qui chante Vespertine, même si ça ne console pas, cela fait du bien puisque par ses chants une ombre légère lutte contre la mort que l'on se donne.

 

L'attente s'impose, mais l'attente étrangère à toute impatience. Par pudeur trop souvent on se tait - comprenez : on s'efface. Corps lourd de la montagne. Chaleur intense mais bienfaisante contre les grandes flaques de solitude qu'elle assèche.

 

Regardant vos travaux je me demande s'il vous arrive de cerner le champ où se croisent toutes les lignes qui dessinent votre espace. Mais qu'importe après tout. Nous nous comprenons. Chacun à notre manière nous sommes égarés. Mais dans le lent mouvement de crépuscule je trouve une paix enfin apprise.

 

Nudité sans le vide. Entendez-vous? Entendez-vous la voix ? Il en va de la vie. Vos images sentent le bouleau, la terre fraîchement labourée et qui se renverse dans le trou noir de l'absence. Alors les traces, les murmures.

 

Savoir, savoir comment des mouvements reviennent à l'intérieur  de si loin. Finir par ne garder que leurs images. Leurs mouvements dans la courbe du J de votre prénom. Entrer dans l'inconnu pour secouer le silence. Endroit ouvert livré à la marée des vents. Ne plus cacher, transmettre, prendre la parole pour rejoindre vos images. Continuer d'écrire à travers elles puisque pour ma part je ne sais pas trop ce qu'il en est de vivre - ce qui hypothèque la valeur de l'écriture, je n'en suis pas dupe et ne croyez pas que je m'en vante. De toute façon peu m'importe. Ce qui compte ce sont ces bouts de chemins dont vous livrez en sentinelle l'accès. Je vais en ce flux avec ces éléments secrets, énigmatiques et parfois leur beauté d'abyme. D'où cette traque à travers vos résines et vos dessins vers la première image de la terre.

 

Savoir, savoir comment c'était avant. Traces d'enfance comme des boîtes de fer d'autre fois où l'on préservait les biscuits, le café contre le sel de la terre. C'est ça. Traces, zones, silence. Là où la parole manque vous trouvez le passage. Et la lumière encore. Je suis dedans. Et tout autour les pierres d'heure creusées d'une chaleur immobile. L'ombre recule un peu. Déploiement et arrêt. L'éclat du visible qui se met à trembler. Ciel dans le tracé, si proche, si éloigné. Et vos végétaux tels les "Roses de Personne" comme disait Celan le suicidé - avec Artaud - de la société .

 

Comprenez votre richesse. L'espoir - particule ou fragment - s'y fait plus que traces : chair. Je n'en dirai pas plus. J'écoute la vie à travers vos travaux. Entendez, entendez longuement au seuil de l'intimité. A ce point limite c'est l'inconnu qu'on garde en soi pour tenir et ne rien détruire.

 

Toucher ainsi à l'essentiel. Juste les lignes trop longtemps écartées, enfermées. Vous, qui finalement êtes poète, marchez dans le chemin de terre où l'on  respire parce dans votre corps un savoir existe. Il n'y aura ainsi qu'une trame, la trace irréductible pour rentrer dans la vie, se reconnaître (s'accepter).

 

D'une certaine façon vos images me délivrent de la vacuité. Alors, chacune de mes phrases reprend celle qui la précède pour que vous m'entendiez à travers la distance. Remontant à ce que vous dites j'avance libéré du poids du lied de Schubert :

"Ne semble plus que nuages passant dans le ciel
Lorsque l'horizon pâlit;
Ou le cri d'un oiseau qui sommeille
Parmi les ombres appesanties".


Troquer ce chant du passé pour vos antiennes afin que la vie revienne portée par le vent du nord chargé de votre propre polarité. Sans cesse elle rythme la pulsation vitale et console vos ancêtres qui furent et firent de vous cet enfant sage. Lorsque vous vous regardez dans votre miroir ne lui dites jamais adieu.

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires