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19 août 2006 6 19 /08 /août /2006 11:57

L'eden et avant ou l'éloge de la beauté

Pierre Givodan, "La fable des jardins", peintures sur toile et sur papier, Galerie Rancilio, Saint Mandrier sur Mer, du 29 septembre au 23 octobre 2006.

 

 

 

 Pierre Givodan

Lorsqu'on parle de l'art post-moderne, bref de l'art d'aujourd'hui il n'est plus question de beauté. Cela pourrait sembler un comble. L'esthétique du temps pourtant refuse "le beau" et en fait son tabou. Il est vrai que le mot "beau" n'est pas sans ambiguité. Pour beaucoup il est rattaché à une série de critères, de règles, de façons de faire, de regarder. Il n'y aurait d'émotion que par la présence d'un "beau" qui quoiqu'en perpétuelle évolution répondrait à des schémas de penser et de voir. Ne faudrait-il pas dans ces conditions afin de le réintroduire dans l'esthétique, retourner la proposition : il n'y a du "beau" que lorsqu'une oeuvre provoque de l'émotion. C'est ce que réussit depuis longtemps Pierre Givodan peintre de la couleur et des traces essentielles et rupestres. Le peintre connaît les chemins qu'il prend et qui sont forcément des chemins d'errance. Son travail n'est pas pure illustration d'une quelconque thèse esthétisante. C'est là sa force.

   

Est beau ce qui touche. C'est pourquoi l'art du peintre déconstruit. En l'absence d'une posture passéiste, de tout rapport à une abstraction factice, Givodan ose affirmer la force de l'art contre l'industrie et le marketing. Ses recherches sont plus qu'un jeu formel avec les conventions historiques qu'il connaît. Il les a intégrées afin d'en faire des apparitions qui dévoilent l'être, entendons le corps, suivant des "perspectives" qui nous ramènent au centre ou à l'essentiel de l'humain.

 


C'est ainsi que l'oeuvre de Givodan a toujours quelque chose de "beau" à dire, à montrer. Il sait bien sûr que les premiers comme les derniers pas dans le domaine de l'art représentent la distance prise par rapport à la beauté acquise. L'obligation du travail consiste - dans la recherche de sa vie propre par des moyens originaux sans être assujettie à une quelconque mimesis du monde - à faire surgir des "images" naïves et sourdes. Loin de toute forme décorative vouée au simple agrément, loin aussi de la dynamique des formes stylisées de l'expérimentation gratuite... Son travail est continuité et rupture, c'est un opéra, une opération, une ouverture sans soumission à une quelconque théorie castratrice. Il s'agit toujours pour lui de rechercher un autre fonctionnement de l'image afin de trouver une nouvelle beauté crue et cruciale qui nous dégage des images anthropomorphiques habituelles. D'où l'importance d'oeuvres où la couleur envahit le support. Rien ne peut semble t-il se déposer sur les larges applats. Mais soudain par traits ou points souvent noirs ou bleus tout s'organise pour offrir juste l'essentiel.



Des traces s'élèvent dans une mer de couleurs parfois chaudes parfois froides. Et il y a là quelque chose de particulier qui se produit, dont le peintre lui-même n'est peut-être pas conscient, étant trop habité par ce qu'il cherche. Cette chose à la fois chargée et légère qui va plus loin que dans ses peintures précédentes. Et il continue ainsi jusqu'à l'épuisement en interrogeant sans cesse un autre fonctionnement de la peinture. Celle-ci ne repose pas forcément sur des accords ou des contrastes fixes de clair et de foncé, de noir et de couleur ou de noir et de blanc. Il touche ainsi des régions secrètes essentielles.

 


Ainsi l'art de Givodan reste la mise "hors-jeu" du monde pour faire face à notre être le plus profond. A travers la matière même qu'il exploite et utilise il nous montre le peu que nous sommes. Même si ce peu est un presque tout, un rien qui nous arrime. Givodan donne ainsi "son" sens au monde grâce à ses images qui le modifient. Il prouve que l'art du temps n'est donc pas ce néant sans possibilité de beauté, un néant mort après que le soleil de l'art admis s'est éteint. Il n'est pas non plus chez lui un silence sans avenir ni espoir, au contraire. Il n'est pas quelque chose d'immobile comme un cadavre qui ne ressent rien et sur qui tout glisse, comme le silence du corps après la mort. Le langage n'est ici ni le complément d'un autre langage ni sa subsomption. C'est un langage parfaitement autonome, propre à exprimer ce qu'il est le seul à pouvoir dire. Il met en résonance les êtres.

 

 

 Pierre Givodan

Mais Givodan atteste aussi que l'art est autre chose que la transmission du sens. C'est avant tout une quête qu'il faut oser suivre parce qu'elle nous remet en cause. C'est pourquoi un tel peintre nous dérange car ce qu'il "dit" de nous n'est pas forcément ce qu'on voudrait "entendre". L'artiste nous traite comme un symptôme et construit son oeuvre telle une "clinique". Il ne propose pas un simple "lifting" des images antérieures. Il provoque une transformation du symptôme corporel. Plus proche d'une vérité que nous appellerons "coutumière", Givodan nous montre à la fois notre faculté d'assomption mais aussi la part d'animalité que nous portons.

   




Il existe dans de tels travaux une beauté qui balaie par la joie ou l'horreur les vieilles figures et les modèles afin que naissent chez celui qui regarde ce que Derrida nommait des "pensées nomades". C'est donc de la beauté rebelle et sauvage que nous offre cet artiste qui à sa manière nous redonne la vue et la vie. En dépit des susceptibilités, c'est la beauté qui offre un tel miracle, une telle résurrection possible.

 
 
 voir aussinotre dossier sur l'artiste, le site de Pierre Givodan

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