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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 06:47

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 LES DOSSIERS DE L'ÉTÉ 2009

peinture

 

Fabrice Rebeyrolle 





DANS LA FLEUR, LE SECRET.

Fabrice Rebeyrolle" Je ne peins pas devant les choses , ni d'après les choses mais près des choses"


Dans la solitude de l'atelier à la lisière du paysage, Fabrice Rebeyrolle dénoue le corset des  représentations mimétiques. A travers une large verrière, au gré des lumières du jour,  la terre, le végétal, le ciel, délivrent leurs nouvelles et rédigent le journal de bord de l'artiste. Concentration du regard,  séparation  créatrice entre le dedans et le dehors, tension du corps en action, recueillement et exaltation, le peintre est dans l'effraction. Il force l'évidence, entaille le sens, altère, arrache.  "Je suis une expérience" dit-il. Variations et intensité du rythme, syncope de la rupture, il travaille sans esquisse, ni repentir.  Pas d'artifices non plus mais des doutes. Pas d'inventions mais des pieds de nez aux formes ajustées.  C'est dans la précaire émergence de "la chair" de l'arbre ou de la fleur, contre l'indifférence du limon originel qui est pourtant au fondement de toute chose que l'oeuvre advient.


Les grands arbres aux troncs souples et solides à la frondaison touffue qui habitent les oeuvres de 2004-2006 sont en cet hiver 2007 tout proches encore. Mais leurs silhouettes  architecturées se dispersent maintenant dans les cendres grises, inertes et volatiles récupérées dans l'âtre froid. C'est un déménagement,  c'est un déchirement, il faudra quitter l'atelier. En signe de deuil, dans une manière de rituel, du bout des doigts, la main effleure délicatement le grand papier, le maquille d'un tendre fût d'arbre. Et alors que l'artiste songe au vers d'Hölderlin  "Comme aux arbres la fleur" , le tronc se redresse, annonçant déjà la tige. La main remonte encore, la ramure se noie dans la sphère blanchie des cendres mates. Un peu d'huile tel un onguent capte la lumière laiteuse. Le grand tableau A la lumière d'hiver est un adieu à l'atelier de Massanes.Fabrice Rebeyrolle


Les poètes inspirent le peintre. Il leur a depuis toujours accordé une  place en lui même sans jamais la circonscrire d'ailleurs. C'est ainsi que lorsque Pierre Péju lui soumet un texte "Coquelicots" pour la réalisation d'un livre d'artiste, il répond à la demande et trouve là, l'occasion de comprendre son goût et son désir de la fleur comme sujet.  Francis Ponge le guide dans son questionnement : il ne doit y avoir aucune distinction entre le mot et la chose représentée.  La réalité de la perception doit être plus prégnante que l'image de l'objet.  Et le peintre plonge dans  l'énigme de la visibilité à la rencontre des "étranges fleurs que nul ne voit",  une suite d'oeuvres sur bois et sur papier. Les Coquelicots éclatent rouges et soyeux sur l'étendue en mouvement des  gris en cascade.  Les  Épanouies  annoncent La Promesse des fleurs. Les Ancolies profèrent leur soif de lumière mais aussi les minutieuses Ombelles "à tout petits motifs", celles dont Francis Ponge dit qu'elles "ne font pas d'ombre, mais de l'ombe : c'est plus doux.". Des tableaux dans lesquels le dessin soude, organise et pacifie le chaos. Le peintre comme le poète aime "la règle qui corrige l'émotion" qui permet le surgissement de soi  dans "la parfaite fureur" ou  la "folle rigueur".


Nait ainsi  un ensemble d' Etranges fleurs appartenant aux deux périodes, des deux ateliers. De l'une à l'autre, celui-ci a été plié et déplié. A la charnière, un grand tableau Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées, tel un retable a reçu la moisson desséchée du souvenir. Herbacées, hibiscus, feuilles et pétales, bribes de notes d'atelier, tous traces tangibles du jardin abandonné, enfouis dans l'épaisseur d'une matière composite : acrylique, huile, soie, suie...  Le recouvrement nécessaire tempère la force presque primitive et désespérée des objets de la nature tout comme des traces de mémoire qui crèvent ici de place en place la « peau de la peinture ». Ils s'effritent toutefois au pourtour du support rongé par les intempéries. Le récit de l'intime qui perce,  quant à lui sera toujours protégé par le sceau du secret.


L'empreinte de la terre entoure et nourrit désormais l'oeuvre. La fleur, archétype d'un rapport à la beauté est devenue l'emblème d'une jeune force délicate  et archaïque. Dans la confrontation obstinée et parfois violente avec lui même, Fabrice Rebeyrolle trouve dans le sujet « fleur » l'occasion d'une refondation romantique :   Narcissus poéticus,  Iris, Fleurs de silence,  Fleurs du mal ou Fleurs obscures, l'artiste  explore la palette des sentiments devant la nature et décide du langage en fonction du support, panneau, papier, toile, affiches arrachées...  Musique murale, accords chargés d'énergie, volubiles nuances,  les couleurs parcourent le spectre des densités. Clarté tonique, luminescence laiteuse, elles montrent leur "peau" traversée de minces sillons, tatouée de cicatrices, d'amalgames à la limite parfois de l'intelligible. "Ajouter ou enlever, c'est la même chose" déclare le peintre. Notes brèves du jaune,  foyers de rouge chaud et charnu,  touffes denses de bleu,  large gamme des ocres,  les couleurs se mêlent et s'émeuvent.  Frugales ou exubérantes,  compactes ou ruisselantes,  elles disent la joie, l'ascèse, la mélancolie.  Elles retiennent évidentes ou assourdies, les secrets dans leurs plis, ourlent les oeuvres d'un bonheur fragile.


Quand arrivent les Soleils noirs à l'été 2009, la palette des gris expire dans l'étendue du blanc alors que le noir en majesté affirme sa présence. Charbon de bois sur arches et kraft plissé pour des tournesols  qui dessinent une théorie dramatique et mettent l'oeuvre en mouvement. En référence à Nerval et porté par Mallarmé, le peintre fait  face au spectacle du champ dévasté. Il est à l'écoute. La rêverie favorise alors l'amplitude du geste dans l'épaisseur de l'air. Tel le mime qui permet qu'advienne sous nos yeux  une réalité impalpable,  l'artiste rend visible l'invisible. Dans l'histoire de la peinture, le tournesol apparaît comme le symbole de l'inspiration créatrice. Fané, il représente une déchéance, suggère une forte mélancolie. Calciné, il pourrait annoncer une fin. Mais puisque sec et rabougri, il explose encore des graines du renouveau,  ce qu'il  annonce vraiment dans ces Soleils noirs est une "petite mort". Elle se joue plastiquement et se réalise dans un élan vers le spirituel.


Fabrice Rebeyrolle encore et toujours se confronte au « corps matière » de la peinture, primitif, rampant, grossier et tout à coup lumineux,  miraculeux. Ayant absorbé le laid et le sublime, le "Beau négatif" (Mallarmé) défend comme dans un manifeste l'autonomie de l'art et du sujet. Pas d'utopie mais une affirmation de la valeur du travail sur soi, en soi, afin que se révèle un vaste territoire où la terre et le ciel se confondent,  à la  limite de l'espace peint, au bord sensible de la peinture.

Catherine Plassart



Photos : (1)  Soleils noirs IX, tech. mixte sur papier, 152 x 138 cm, 2009, (2) Soleils noirs II, tech. mixte sur papier, 152 x 138 cm, 2009,  (3) (4) (5) Tournesols tech. mixte sur papier, 37,5 x 34,5 cm 2009 
 





Chemin de glaise, suite à fleur de terre, tech. mixte sur papier 100 x 130 cm 2008

 

Terre arable du songe, tech. mixte sur panneau, 200 x 200 cm, 2008  

Fabrice Rebeyrolle est en 1955 à Paris. Peintre et graveur, il expose en France et en Europe depuis 1976. Il est éditeur de livres d'artistes depuis 1992.

Du travail "à fleur de terre" à partir du limon aux ensembles sur le thème des fleurs, le chemin de l'artiste épris de mots  sinue entre "lignes d'erre", "ciels de terre"  et "fleurs du silence". Ces suites d'oeuvres récentes ont été présentées en 2009 dans deux expositions importantes : "Passages" au Cloître Saint-Louis en Avignon  et "D'étranges fleurs" à la galerie Marie-josé Degrelle à Reims.

 voir aussi : la vitrine de Fabrice Rebeyrolle dans Art Point France 



 Catherine Plassart 

Catherine Plassart - contact@artpointfrance.org

Les dossiers de l'été 2009

 

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Published by Art Point France - dans Liber amoris
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