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19 février 2009 4 19 /02 /février /2009 15:24

du 10 février au  28 mars 2009

Galerie Deborah Zafman - Paris (3)




Marcos Carrasquer


L'artiste est comme l'enfant, il aime à jouer, à s'inventer un monde miniature dans lequel les signes du passé ressuscitent comme autant de mondes possibles pour son imagination. Mais il ne faut pas croire, pour autant, que ce jeu d'enfant soit dépourvu de sens. Bien au contraire, il engage celui qui y joue à revivre les drames qu'il invente. Marcos Carrasquer n'est pas seulement un peintre métaphysique - comme son autoportrait en forme d'hommage à Chirico pourrait le laisser penser, il est aussi un peintre de la chair et de la communion des corps – en leur risible confusion.
par Frédéric-Charles Baitinger



L'ivresse du jeu

Allongé sur le sol de sa chambre, entouré de toutes sortes d'objets – livres, balais, plaque électrique, équerre, marteau – l'artiste contemple, comme médusé, sa création. Ou plutôt non, il l'observe, tour à tour effrayé puis effaré par l'ampleur de la catastrophe. Tout est là. Le microcosme de son histoire – la sienne, celle qu'il s'est lui-même inventé ; en une seule aire de jeu miniature, ce bricoleur de génie qui rassemble un siècle d'horreur; de pogrom, de lynchage, de misère, de famine, de camps de concentration ; oui, tout est là, fidèlement reproduit à l'échelle 1/100. Il n'y manque pas même l'image des tortionnaires béats qui firent de cette époque la plus ignoble et la plus obscène aussi - dans leur faculté à vivre comme si l'horreur n'existait pas.


La main posée sur son ventre, à quoi pense-t-il ? Saisit d'un éclair de lucidité, peut-être à ceci : quel est ce monde que j'ai fabriqué ? Comment ai-je pu prendre tant de plaisir à le faire ? Combien d'heures, de jours, d'années suis-je resté assis devant cette table – mais surtout, avec quel amour ! Avec quelle insouciance passionnée n'ai-je pas rejoué à l'infini les scènes de viol, de meurtre, et de massacre collectif qui le composent. Oui, pour moi, combien d'années de Saturnales ainsi passées dans mon atelier ! Mais aujourd'hui que mon œuvre est achevée, que pour moi le jeu est fini – j'ouvre enfin les yeux sur l'ignominie de ce monde, et je pose cette question : que vaut ma création ? Quel est ce jeu auquel je me suis livré, pendant tant d'années ?


Pour entrer dans l'œuvre de Marcos Carrasquer, il ne faut pas seulement le suivre dans ses facéties, mais reprendre pour soi le drame auquel il confronte ses personnages. Il faut soi-même sortir de l'enfance et jeter sur ses jouets un regard lucide et triste – un regard qui ne cherche plus à se perdre dans la puissance de leur mana. Ainsi, tout est consommé – sauf peut-être l'inextinguible volonté de jouer; de se perdre à nouveau dans n'importe quel fantasme ; et de recommencer à lui donner corps et réalité.


Et pourtant, lasse, parfois, de tant de clarté, la conscience enfiévrée de l'artiste le supplie : joue encore, ô mon triste ami, moi-même je suis lasse de ma sobriété. Oui, dès que je suis seule, en moi-même, je m'ennuie. Alors joue encore, ô mon double maudit ! même si ce n'est que par intermittence; je t'en supplie, car la connaissance de l'histoire et de ses monstres n'est pas vivable ; et les joies du monde fuient à l'approche de cet affreux nuage. Je ne veux plus vivre en dehors du temps. Jouer, comme tu le fais, n'est pas moins coupable, dans son innocence, que mon irascible envie de vouloir tout comprendre – sans jamais rien éprouver.


Foulons ensemble aux pieds les icônes qui nous accablent, les maîtres illustres et leur notoriété ! Et cette boule de chair qui partout s'étale, offrons-la en spectacle aux philistins pervers qui sans cesse s'écrient : Désir ! Corps ! Organes ! Et qui restent pourtant incapables de voir que leur tête – piètre organe - est devenue un urinoir; et leur corps aux désirs bouffis – une fosse sceptique par où s'écoule leur sombre désespoir.



informations pratiques :

Galerie Deborah Zafman
3 - 5 passage des Gravilliers
75003 Paris


voir aussi : www.deborahzafman.com


Le silence qui parle Les nouvelles chroniques de Frédéric-Charles Baitinger fredericcharlesb@hotmail.com


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