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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 05:42





LE JARDIN DES DELICES
Jérôme Bosch
Textes de Jacob Boehme et Jean Scott Erigène
Musique J.J. Ruhlman (clarinettes), Paul Davis (guitare) Brice Gatinet (guitare)
et l'atelier de musique improvisée de Montréal
Production Art-Up TV


Réalisation Frédéric-Charles Baitinger et Paul Dessanti




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&

LE JARDIN DES DELICES
OU LE REGNE DE L'AMOUR
JEROME BOSCH


 Le Jardin des Délices est un l'un des trois triptyques que Bosch n'a pas réalisé pour le compte de l'église catholique. Henri III, comte de Nassau, est son mécène le plus vraisemblable. Mais il est possible aussi que Bosch l'ait exécuté pour le compte d'une secte hérétique : la secte des Frères du Libre-Esprit. Or, pour cette secte gnostique, le mystère du salut ne résidait pas seulement dans la prière et la contemplation, mais dans l'accomplissement d'un nouveau culte Adamique capable de faire de l'union charnelle de l'homme et de la femme, le fondement d'un second paradis.

par Frédéric-Charles Baitinger








La sphère qui recouvre la face extérieure du triptyque représente la terre au matin du troisième jour. Une étendue vallonnée et couverte de végétation y sépare les eaux d'avec les eaux, et chaque arbre selon son espèce y produit son fruit. Dieu, au sommet gauche du tableau, perdu dans les ténèbres de la nuit, contemple sa création. Mais, à la différence des peintures plus conventionnelles qui représentent généralement le récit de la Genèse par des scènes figées, Bosch insiste, lui, sur le dynamisme du processus par lequel les phénomènes naturels s'engendrent les uns les autres. Si la terre produit de la verdure, les herbes des semences et les arbres des fruits, c'est d'abord et avant tout parce que l'eau qui les nourrit ne cesse de changer d'état, de passer de l'état liquide à l'état gazeux, reliant ainsi le monde d'en haut, couvert de nuages, au monde d'en bas, baigné dans l'eau.



Toutefois, ce dynamisme ne se contente pas de suggérer l'idée de cycle et d'auto-fécondité, mais il sépare de manière très claire les deux temps du processus. Entre le volet gauche du triptyque, sur lequel une brume matinale scintille dans la campagne en fleur et le volet droit où d'épais nuages noirs s'amoncellent, Bosch ne nous suggère-t-il pas ce qui se cache derrière chacun de ces panneaux ?



1.Ipse dixit et facta sunt, Psaume 33, verset 9
« Car il dit et la chose existe »

 Au dos du volet gauche, volet sur lequel l'eau rejoint le ciel ou le ciel la terre, figure une représentation fort étrange du jardin d'Eden dans laquelle ce n'est plus le Dieu de la Genèse qui présente Eve à Adam, mais le Christ des Evangiles qui unit ce premier couple encore innocent. S'inspirant peut-être de la pensée de Jean Scot Erigène pour qui « le Seigneur Jésus a unit en lui ce qui avait été divisé dans la nature humaine, c'est-à-dire les deux sexes, mâle et femelle» (Jean-Scot Erigène, De la division de la Nature D-538) Bosch invente ici une scénographie non-conventionnelle dans laquelle l'idée même de péché originel est évacuée au profit d'une pensée plus optimiste et qui pourrait se formuler en ces termes : Si Adam aime Eve et réciproquement, c'est d'abord et avant tout parce qu'ils aiment tous deux le Christ qui les assemble. Seule la médiation bienveillante du Christ unie pour l'éternité les amants.



2.Ipse mandavit et creato sunt, Psaume 148, verset 5
« Car il ordonne et la chose arrive »

 A l'inverse, au dos du volet droit, volet sur lequel la terre n'est pas reliée au ciel mais où le ciel s'apprête à fondre sur la terre en un orage violent, Bosch a figuré une scène d'apocalypse dans laquelle toutes sortes de vices affligent les hommes et transforment la terre en un véritable capharnaüm. Eve qui, sur le volet gauche, baissait les yeux en signe de pudeur pour ne pas rencontrer ceux d'Adam, s'y regarde dans un miroir en compagnie du diable, un crapaud noir tatoué sur le coeur. La fontaine de vie qui irriguait la jardin d'Eden s'est desséchée jusqu'à devenir un arbre mort soutenu par deux embarcations prises dans les glaces. A l'harmonie préétablie du paradis se sont substituées les dissonances d'un monde succombant sous le poids de sa démence.



Mais la question se pose maintenant de savoir quel monde Bosch a inventé entre ces deux extrêmes, entre le panneau de gauche, double figure – naturelle et spirituelle – de l'union des contraires et le panneau de droite, image orageuse et passionnée de la vanité du monde, et de la colère de Dieu. Une chose est sûre, il semble que Bosch ait voulu nous suggérer que ce monde n'existe que sur une ligne de faille, dans un lieu et un temps que nous ne connaissons pas encore, mais qui pourtant, de toute éternité, existe dans l'imagination de l'homme. 




Ce qui frappe d'abord, dans ce panneau central, c'est la profusion des êtres qui le peuplent et leur étroite parenté. Serait-ce les enfants d'Eve et d'Adam peuplant le paradis ? C'est là, en tout cas, ce que nous laisse entendre le petit groupe de personnes, en bas à gauche du tableau, qui nous désigne d'un geste de la main le jardin d'Eden. Reflet idyllique de la célèbre formule des Evangiles : « Ceux qui aiment Dieu véritablement deviennent un paradis de Délice et un arbre chargé de fruit », ce tableau nous délivre une image positive et idéalisée de la sensualité et des passions. Jouant les uns avec les autres comme si la pudeur ou l'envie n'existaient plus, ces enfants du paradis ne semblent vivre que pour se réjouir de leur existence sans pour autant sombrer dans la débauche ou la démesure. 

 

Mais ne nous y trompons pas. Cette image idyllique n'est pas une représentation d'un âge d'or perdu, ni moins encore celle d'une humanité innocente et ignorant le péché. Elle est plutôt comme le rêve en mouvement d'une humanité connaissant la tentation mais essayant de ne pas y succomber. C'est pourquoi la mal et la souffrance y existent encore par endroits, mais toujours contrebalancés par la prodigalité de la nature et par les actes de charité qu'accomplissent les hommes les uns envers les autres.  

 

Triomphant des tous ses mauvais penchants, la nature bestiale des jeunes mâles, chevauchant avec dextérité toutes sortes d'animaux, y encercle, en une sarabande délurée, des femmes nues aux corps séduisants. Mais ce débordement d'énergies, presque bachique, ne se résout pas dans l'ivresse et la transe des participants, mais exalte plutôt la maîtrise des cavaliers et l'attraction presque cosmique qui les pousse à tourner en cercle, tel  des satellites amoureux, autour de l'être aimé. Point d'orgue et ligne de fuite de ce panneau, la Fontaine de Vie qui, dans le Jardin d'Eden abritait en son centre la figure de la sagesse – un hibou offre maintenant aux couples d'amants un espace ombragé où consommer leur amour. 



 Figure tutélaire, et pourtant presque cachée de toute cette composition, l'Eve originelle, peinte en bas à droite du tableau, tient dans sa main le fruit défendu sans pour autant le porter à sa bouche. Ses épaules et ses bras sont recouverts d'éclats d'or – symbole de l'alchimie et de la métamorphose – et son regard, tourné vers le haut, contemple l'ensemble du tableau. Est-ce là l'image SOPHIE, chère et très noble vierge de l'amour divin, qui selon les paroles de Jacob Boehme, « te conduit par la porte de la noble épouse, qui est dans le centre, dans la limite de séparation entre le royaume du ciel et de l'Enfer. » Peut-être. Mais une chose est sûre, cette peinture de Bosch n'est ni une représentation du paradis perdu, ni, comme le voulait la tradition, une mise en garde contre les plaisirs de la chair, mais le rêve harmonieux que porte en son sein la divine épouse du Christ ressuscité.


 
  Bibliographie :
- Hans Belting, Le Jardin des Délices.
- Jacob Boehme, Confessions.
- Jean-Scot Erigène, De la division de la Nature.
- Wilhelm Fraenger, Le royaume Millénaire.
- Léon Réau, Iconographie de l'art chrétien.


 



 

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Published by Art Point France - dans Videos
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