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21 novembre 2008 5 21 /11 /novembre /2008 08:27

Histoire sans parole


 

 

 Pierre Monestier

 

 A l'instar des oeuvres de l'écrivain Lewis Carroll qui toutes célèbres les noces du langage et de l'inconscient, les toiles du peintre Pierre Monestier nous projettent dans un univers onirique où sens et non-sens, présent et passé se mêlent en un instant unique et énigmatique. Ut pictura Poesis 1 disait Horace : telle la poésie, telle la peinture. Mais entre ces deux soeurs jumelles que le délire unit, l'analogie ne peut jamais être complète. Car dans toute image une part d'ineffable résiste ; une part  mystérieuse et insondable que seul le langage peut rendre visible.

par Frédéric-Charles Baitinger

 

 I. Le désir triangulaire ou le sens du monstrueux

 Au centre de la toile se tient un monstre dont le visage ressemble à une pomme de terre qui aurait germé. Dans sa main gauche, cette créature mi-animale mi-végétale tient un petit objet rouge-orangé. Peut-être est-ce le crâne d'un animal ? Sa couleur en tout cas fait signe vers la robe que porte, en bas de l'image, une femme, et trace ainsi comme une ligne verticale au centre du tableau.

 

Du côté droit de la toile, un homme regarde en direction du monstre qui lui-même semble absorbé dans la contemplation d'une femme qui ne le voit pas. Les trois personnages forment ainsi un triangle (allant de l'homme à la femme en passant par le monstre) que le regard fuyant de la femme rend discontinu sur l'un des côtés. Autrement dit, si l'homme désire la femme, ce n'est pas pour autant vers la femme que se porte son regard, mais vers une créature hybride qui lui désigne ce qui, dans la femme aimée, est désirable ; ce petit objet rouge-orangé qui n'est lui-même que la pénultième version d'un fantasme dont les formes passées s'accumulent au sommet de la toile.

 

Comme l'écrit le philosophe et anthropologue René Girard dans son livre Mensonge romantique et vérité romanesque, « La ligne droite est présente dans le désir, mais elle n'est pas l'essentiel. Au-dessus de cette ligne il y a le médiateur qui rayonne à la fois vers le sujet et vers l'objet. La métaphore spatiale qui exprime cette relation est bien évidemment le triangle.2 ». 

 

 Pierre Monestier

 

 II. Au-delà du triangle : l'enterrement du monstre

 Mais en-deçà de cette relation triangulaire se joue comme un autre tableau que Pierre Monestier a entrelacé à la scène précédente par un jeu subtil de disproportions. A la démesure du monstre répond la petitesse d'un groupe de cosmonautes – maîtres d'oeuvre d'un chantier dont le sens nous échappe encore, mais dont la répartition sur la toile forme, à n'en pas douter, une ligne inclinée qui coupe la toile en deux. Cette ligne, qui suit celle du tapis sur lequel reposent l'homme et la femme, marque ainsi la limite qui sépare le fantasme de la réalité ; le monstre protéiforme des deux amoureux qui cherchent à s'aimer. 

 

Le seul être qui fasse partie de ces deux mondes est un chien dont le corps se trouve des deux côté de la toile en même temps. Figure hermétique reliant le ventre de la femme au monticule de terre et à la pelle qui pourraient servir à enterrer le monstre, ce cerbère au corps coupé en deux nous guide vers le sens spirituel du tableau.

 

Et si le monstre venait à disparaître ? Qu'adviendrait-il de ce couple et de son amour ? Écoutons, pour le savoir, la parole du poète Joë Bousquet, ce maître en amour et qui eut lui aussi la malchance d'avoir le corps coupé en deux par un obus pendant le guerre :

 «  Je me suis nié pour mieux appartenir à quelqu'un. Et je me sens aujourd'hui aussi désenchanté que si j'avais été la proie d'un songe. Laid et triste, sans voix, et comme jeté à l'écart; et avec une douleur qui sonne faux comme le tintement d'une porcelaine fêlée. »

 

Mais ce premier désenchantement n'est que l'envers du désir triangulaire (condamnant l'homme à  préférer le monstre) mais non son dépassement que Joë Bousquet entrevoit pourtant lorsqu'il écrit :

« Vois tout ce qui t'arrive avec les yeux du jour.  Ne le vois pas avec les yeux de ta pensée.
La profondeur de la lumière est le miroir de ton coeur.
C'est à l'apparence des choses qu'il appartient d'éclairer ton être dans ta pensée. Suis-je assez clair en fin de compte ? Ce qui m'éclaire et moi, nous ne faisons qu'un ; et tout ce qui existe pour mes sens en un seul instant est mon être même. 
»

Joë Bousquet, Traduit du silence

 

1 « La poésie est comme la peinture » - Horace.

2 René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, le désir « triangulaire 

 

Artegalore a exposé Pierre Monestier du 18 septembre au 15 novembre 2008

 

en voir plus sur le site de la galerie artegalore

 

Le silence qui parle Les nouvelles chroniques de Frédéric-Charles Baitinger fredericcharlesb@hotmail.com

 

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