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6 juin 2008 5 06 /06 /juin /2008 12:02


Hantise de l'être

par Jean-Paul Gavard-Perret


Zao Wou-Ki, "L'encre, l'eau, l'air, la couleur", Musée de l'Hospice
Saint-Roch, Issoudun du 24 juin au 14 septembre 2008.




Zao Wou-KiEn 1949, le peintre Zao Wou-ki arrive de Chine et s'installe à Paris. Hésitant encore sur la technique qu'il veut employer, il s'intéresse à la lithographie et se rend dans un atelier qui vient de réaliser une importante série pour Henri Michaux : "les Meidosems". Confronté à ces premiers essais de Zao Wou-ki, Michaux est tout de suite vivement attiré par son travail et écrit un texte intitulé "Lecture de huit lithographies de Zao Wou-ki". Le terme "lecture" n'est pas choisi au hasard ! Dans une sorte de préface aux huit textes composés à partir des huit lithographies, Michaux s'en explique. Lire un livre, écrit-il en substance, est très ennuyeux car le chemin y est tout tracé par les lignes et les pages. Aucune liberté de cheminement. En revanche, dans un tableau, promenade ad libitum : "à gauche, aussi, à droite, en profondeur, à volonté. Pas de trajet, mille trajets". Tout est là, certes, mais rien n'est encore connu dans le premier regard. "C'est ici qu'il faut vraiment commencer à Lire". Et de répondre immédiatement à sa propre invite en se faisant "lecteur" des lithographies de Zao Wou-ki. Non sans inciter tout un chacun à en faire autant.


De cette première œuvre, à l'exposition "L'encre, l'eau, l'air, la couleur", du Musée de l'Hospice Saint-Roch s'inscrit toute une traversée sous le signe "de l'obstacle de l'eau" qu'il oppose "à l'obstacle de l'air". L'oeuvre reste une méditation poétique qui met en contact des plans différents d'états et de matières et de signes. Elle dessine un réseau de chiffrages, d'associations en une création dense d'images où la technique picturale et du dessin reste capitale. Zao Wou-Ki fait vibrer les sensations que peut provoquer le monde sensible grâce aux registres de la couleur, de la symbolique, de la mise en espace. Ni analyse, ni recréation : juste une approche très particulière qui tend plutôt à une co-création,  à une re-présentation du monde. Dans le strict cadre de l'œuvre, l'artiste tient toujours la bride à son imagination, s'y implique pourtant avec toutes ses intuitions, son intelligence et sa double culture. Rappelons qu'en 1985, il est revenu dans  son pays pour donner des cours de peinture dans son ancienne école de Hangzhou à vingt-six jeunes professeurs venus des diverses académies de Chine. L'exposition d'Issoudun permet non seulement de comprendre le pont entre les deux cultures mais de prouver, une fois de plus, que Zao Wou-Ki est l’un des plus illustres représentants de l’abstraction lyrique.  Par elle, il réussit la synthèse entre les moyens techniques de son héritage extrême oriental et l’ambition plastique et poétique de l’abstraction occidentale.


Zao Wou-KiChez un tel artiste les lignes parlent et interrogent, elles prennent corps et montent, nues devant la distance. Subsiste une suite de courants, beaucoup de noir et le jet d'une pluie inversée, dense, sombre qui passe en trame forte, durement. Plus loin dans la pente quelque chose se casse. Plus loin encore sur une sorte de crête un sommet ou le bout de cul de sac, un effondrement, une impasse... Bref ne subsiste que l’essentiel qui fait la "marque de fabrique" d’une oeuvre : sécheresse, hostilité, incendie des lignes. Comme si le temps n'existait plus ou ne finissait pas de finir là,  la peinture montre un non lieu, un trou, un chaos de ravins au seuil du noir. La perfection du geste est ici le désordre avec ce retour précipité, éternellement, perpétuellement : empierrement en arc, flot rampant contre l'habitude du regard. Ne demeure donc qu’un essentiel effet de démultiplication en ce mouvement perpétuel, en ce piège qui ne s'écarte pas. Il faut comme le peintre en accepter l'énigme de la trace.



Informations pratiques :

Zao Wou-Ki, "l'encre, l'eau, l'air, la couleur", encres de Chine, 1954-2007 au musée de l'Hospice Saint-Roch à Issoudun (36), du 14 juin au 14 septembre 2008
Le site du musée d'Issoudun



également : Zao Wou-Ki, estampes et livres illustrés à la Bibliothèque nationale de France / Site François-Mitterrand/ Galerie François 1er, jusqu’au 24 août 2008

Mardi - samedi de 10 h à 19 h
Dimanche de 13 h à 19 h sauf lundi et jours fériés

Le site de la BnF

 

 photos : (1) polyptique 2005 : collection particulière : Dennis Bouchard (2) BNF


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