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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 10:02

Martin Vaughn-James
Le Messager de l'ombre.



Nous nous sommes rencontrés devant "Le Lieu parfait". C'était le titre  d'une toile à laquelle il finissait de travailler  au moment où  j'arrivais dans son atelier. Il avait un accent bizarre, disons anglo-saxon et des manières  étranges comme de planter de vieilles photographies sur les murs de  l'atelier. Un ravissant chien anglais. Il peignait les volets  fermés.Il vivait reclus. Quand il est venu à parler de sa peinture  c'était des transports de mots , puis l'absence, voire une  disparition. Le quartier était calme, la nuit tombait. Et il m'a  occupé pendant une heure à propos de l'année 1954.
- Oui, lâcha-t-il, j'avais 11 ans alors.
Il était assis au bord de sa chaise , une main posée sur une bouteille  de Scotch, l'autre tenant son pinceau...
- C'était la première fois que je prenais racine quelque part. Ma  famille avait trouvé sa situation. Ils étaient venus de plusieurs  milliers de kilomètres. C'était beaucoup. Je les suivais partout.
Ce n'était pas la réponse que j'attendais. Mon idée était de lui  demander de m'expliquer sa fascination pour le lointain. les vieux  quartiers, les maisons abandonnées, les voitures noires, les incendies  et les autos d'enfant.
- Les liens du sang, vous savez, dit-il. C'est tellement triste aussi.
L'expression quelque peu dévalorisante me fit sourire.
- Toujours prêt à y revenir, comme un bon chien soupira-t-il.
- Entendu, ajoutai-je, mais qu'espérez-vous ? On ne sait rien après tout.
- J'avais simplement besoin de me souvenir. Et j'ai entrepris de  combler les lacunes du temps passé, artistiquement.
- Mais pourquoi ces années-là, comme un film en automne, dans la  grisaille et le froid, au milieu de pelouses entretenues, de  palissades et de la brume engloutie... cette absence de lien ?
Oui, poursuivit-il, il y avait une allée qui bordait la maison . Un portail. Il frissonna puis me dit enfin :
- C'était pourtant un jour normal et j'eus cependant le sentiment que  la maison allait disparaitre et que ses habitants étaient emportés  ensemble.
Devant le peintre je vis un coffre métallique de belles dimensions. Et  en lettres claires : Le Songe de W. L'idée qu'il avait choisi ce  métier pour sauver les choses périssables, les faire survivre malgré  leur âge vénérable m'écrasa de stupeur. J'eus la sensation nette que  la sonnette allait tinter.
Et alors il laissa échapper un mot :
- Je m'occupe secrètement de prendre au piège les distances  intérieures, comme un policier.
C'était le seul moyen qu'il avait trouvé, me dis-je plus tard. Cet  homme n'avait sans doute jamais connu d'autres batailles. Mais sa  guerre suggérait une chasse pour pénétrer un jardin ravagé par les  massacres du temps. Je sortis dans la pénombre dans un abîme de perplexité, le laissant  avec sa bouteille de Scotch jouer de son imagination... et les amis  partis et les années rongées.
- Qu'est-ce qu'on cherche au juste ? marmonnai-je. Et de quoi a-t-on faim ?

PG

Pierre Givodan - contact@pierregivodan.com

Chroniques intempestives




Exposition "Martin Vaughn-James", Galerie Meyer-Le Bihan,  du 12 mai  au 2 juillet 2005, 108 rue Vieille du Temple 75003 Paris.

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