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17 mai 2008 6 17 /05 /mai /2008 16:15

du 24 mars au 29 août

Halle Saint-Pierre - Paris

 


Si le dessin est un art de l’instant, il n’en reste pas moins, pour celui qui le pratique, la marque sensible d’une expérience pure de la durée. Se distinguant en cela de l'art du poète dont l'oeuvre est bien souvent le bonnet qui le rend invisible, chaque trait d'un dessin révèle la personnalité de celui qui les trace. Entre le dessin et la poésie, il y a donc une étrange symétrie qui accorde à l’un ce qu’elle refuse à l’autre et inversement : si le poète disparaît dans ses vers à mesure que s'y glisse l'impression du temps, le dessinateur lui, ayant renoncé à tout artifice, en saisit le jaillissement même. C’est là, du moins, l'incomparable mérite des artistes que réunie l’exposition Éloge du dessin.

 

               Sabhan Adam        Jean-Luc Giraud
              Sabhan Adam       Jean-Luc Giraud
                       
               Marcel Katuchevski        Cécile Carrière
              Marcel Katuchevski       Cécile Carrière





I. Effusions.

En regardant les tableaux de Sabhan Adam, j'ai d'abord vu des hommes en train de naître ; puis déjà vieux essayer d’exister; ils s'accrochaient tous à la dernière branche de leur tête, mais le temps ne cessait de les raturer. O pauvres hommes pensais-je, ils ont beau prendre la pose, se tenir ferme à leur forme, ils n'en deviennent pas moins les prisonniers ombrageux d’un cadre qui ne contient du temps que les ébauches successives. 

Fuyant leur déroute, mes jambes me plantèrent à l'orée d'une bouche, d'un oeil, de deux oreilles et d'un nez (celui de Jean-Luc Giraud). Là, je pus enfin souffler ; contempler sans trembler l’énigme d’une tête. Elle était calme, lasse et portant comme en creux un parfum d'autrefois. Un auto-portrait de Rembrandt. Une gravure de Redon, une photo d’avant-guerre. Que sais-je ? En elle, les styles se perdaient dans l'éternité d’un regard. Toujours le même. Immuable. Envers et contre la forme. Il restait là. Inaltéré. Intact. Double inversé des ombres passagères que je venais de voir. Du moins, c’est ce que je crus. Mais en vérité, un saut le séparait d'elles. Et ce saut avait la profondeur de l'éternité.


Un  peu las, je ne pus faire qu'un quart de tour pour m'extirper de sa langueur. J'en reçu  une gifle; coup de gomme sur une feuille. Les dessins de Marcel Katuchevski me dévisageaient comme si jamais encore je n’avais vu ce qu’était l’impatience. Sans appui, ils tombaient. Mais d’une seconde à l’autre, leurs figures s’abouchaient à l’ombre ; exhibaient son souffle et sifflaient sa menace. Depuis combien de temps et pour combien de temps encore allaient-elles devoir souffrir ainsi ? Quel soleil inconnu, quelle eau lustrale attendaient-elles ? Peut-être l’heure de midi me dis-je. Là où l’ombre se noie dans la soleil ?


Méditant cette énigme, la danse légère de ballerines jouant sur des tâches suspendit mon jugement. Avais-je trouvé l’expression d’un temps chaotique enfin apaisé ; d’une figuration mêlant les ratures d’Adam, la sérénité de Giraud et l’impatience de Katuchevski? Pris d’un doute asthmatique les mots de Maurice Béjart me revinrent en mémoire : « danser c’est faire tout ce qu’on veut avec son corps… après vingt ans d’ascèse ». Légères, aériennes, et pourtant prisonnières de l’instant, les figures que je contemplais forçaient mon regard à parachever leurs mouvements. Elles jaillissaient de la matière, l’animaient d’un souffle et faisaient mentir l’instant. Et si les dessins de Cécile Carrière transgressaient les limites du dessin ? Je ne pu me résoudre à le dire. Mais une chose m'apparut clairement : sur la buée de l’instant, leurs frêles esquisses dessinaient l’image statique du mouvement. 

« Mon souffle, ma chaleur ont embué
Déjà la vitre de l’éternité.
Si du dessin s’y incruste les traits,
L’instant d’après nul ne les reconnaît.
Que de l’instant s’écoule la buée !
La chère esquisse n’en sera brouillée(1). »



 Harmut Reiderer  Mahé Boissel  
Harmut Reiderer Mahé Boissel Famille 2007  




II. De la primitivité du dessin



Il serait tentant de parler de « primitivité » pour caractériser ce qui rassemble les artistes que présente l'exposition Éloge du dessin. Mais ce terme manque malheureusement de précision. Ou du moins, pour qu'il résonne exactement comme nous l'entendons, il se doit d'être un peu mieux défini. Ainsi nous révélera-t-il peut être l'affinité profonde qui relie le dessin, comme mode d'expression, aux artistes, le plus souvent « autodidactes » (Sabhan Adam, James Allen, Deborah Barret, François Burland, Cécile Carrière, Hiroyuki Doi, Patrick Gimel, Raphaël Léonardini, Joël Lorand, Philippe Michaëlef-Ducollet, Henriette Zéphir ) qui le pratiquent. 



Est dit primitif tout ce qui touche au commencement. En ce sens, l'enfant à quelque chose de primitif dans l'exacte mesure où son être n'a pas encore subit d'autres influences que celles qu'a placé en lui la nature. Inversement, dès qu'il s'éloigne de ce qu'il fut à ses débuts, il perd ce caractère pour devenir un être que l'on nommera plus volontiers « mûr », « mature » ou bien alors « réfléchi». Autrement dit, le caractère primitif d'une chose se rapporte d'abord à la manière dont le temps agit sur elle.



Est-ce à dire que les artistes de l'exposition Éloge du dessin sont restés des enfants ? Peut-être. Du moins ne peut-on s'empêcher d'être saisi par la sincérité de leurs oeuvres, par leur spontanéité, et surtout, par la frontalité avec laquelle elles se donnent. A rebours de l'art abstrait ou de l'art conceptuel qui se dérobe à la vue au moment même où il se montre, les oeuvres ici présentées se confondent avec leur matérialité, n'ayant rien d'autre à dire que ce qu'elles sont.



Mais l'idée de primitivité ne peut se réduire à celle d'enfance, ni moins encore à celle de spontanéité ou de sincérité. Car, à la concevoir sous cet angle, une part importante de sa définition nous échapperait et avec elle, ce qui, en profondeur, fait sa force et sa valeur. En effet, vouloir faire de la primitivité l'équivalant d'une immédiateté irréfléchie reviendrait à concevoir les artistes  comme des bêtes de cirque dont les mimiques sont appréciés pour autant qu'elles ne sont pas simulées. Mais, encore une fois, ce serait là se méprendre sur ce qui fait la profondeur et le vérité des oeuvres ici présentées.



Les raisons de ce malentendu sont multiples, mais reposent pour l'essentiel sur un trait commun à toute notre époque : qui n'est pas capable de mettre en discours sa pensée manque d'esprit. Mais c'est là oublier que certaines questions ne peuvent recevoir de réponse et fuient le langage comme une peste :  « Tel est » écrit Kierkegaard, « le destin qui pèse sur toute pensée plus primitive : elle s'achoppe à certaines questions fondamentales qui sont d'ordinaire considérées comme à ce point acquises que personne n'aurait l'idée de s'y attarder (2) ».  



Reprenant ici le célèbre adage de l'Evangile qui affirme que « tout arbre se reconnaît à ses fruits », comment pourrions-nous ne pas reconnaître dans ces dessins les fruits d'esprits qui continuellement se cherchent. Tout dessin est une question que s'adresse celui qui dessine à lui-même.


Frédéric-Charles Baitinger

 

Le silence qui parle Les nouvelles chroniques de Frédéric-Charles Baitinger fredericcharlesb@hotmail.com





(1) O. Mandelstam, La pierre, 1909(2) . S. Kierkegaard, La dialectique de la communication.


voir aussi : la présentation de l'exposition (ICI)

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