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4 octobre 2007 4 04 /10 /octobre /2007 16:05

L'ESPACE DES SIGNES ET LES FORMES DE L'ESPACE .

par J.-Paul Gavard-Perret




CHRISTINE CROZAT



Dans l'acte de la dessinatrice  et de la vidéaste nous pouvons reconnaître la conjonction de deux regards. Celui de silex : tout en concentration, il communique à l'espace une rigueur. L'autre est comparable à celui que les chinois nomment " regard du poignet vide " : la tension de corps s'y annule pour conduire le regard en résonance avec le monde : l'artiste n'y  est plus que réceptivité sans projet (apparent), ni " souci ". Dans les deux cas cependant, et Christine Crozat le prouve, ce n'est pas seulement le regard qui est en jeu mais le corps tout entier. Le regard, induit les signes qu'il repère et isole, devient une esquisse motrice du corps exposé à l'espace. De la sorte s'établit un cycle non seulement du regard à la main mais de monde à monde - par cette dernière formule il faut comprendre que l'artiste s'érige comme relais entre les deux là où ils s'articulent mutuellement à l'intérieur de la créatrice comme en chacun de nous. Mais avec  une différence : ces signes sont considérés aussi (ou surtout) du point de vue esthétique.



Le rapport qu'entretient l'artiste avec le monde se forge en une intériorité réciproque. Le réel pour elle n'est pas l'occasion d'un dessin, d'une vidéo ni même l'occasion de confirmer ou d'infirmer une théorie ou une pratique de l'image ou d'une logo-machie. C'est une suite de moments de choses que Christine Crozat ne donne pas en livraison mais sous forme d'états critiques. Elle décèle et descelle le monde à travers sa signalétique pour accéder à une sorte d'essence, de langage d'un langage. Chaque oeuvre donne ainsi jour dans l'espace, à une texture, un flux, une émergence ou tout aussi bien un défaut - par manque ou par excès. Ce qu'elle traque est donc l'écart dans le réel - un écart pas forcément perçu comme tel mais qui fait signe au signe lui-même pour le transgresser ou le déplacer. Le monde n'est cependant pas pour elle un objet : il est ce d'où chaque élément apparaissant se fait annoncer comme " étant ". Il est ce qui doit s'ouvrir à nous au lieu même de notre ouverture à lui et de notre conscience des signes qui nous induisent à une lecture univoque.



Le rapport moi-monde impliqué dans cette rencontre, dans ce travail n'est donc pas un rapport entre deux choses données, acquises. Il est constitué de ce mouvement qu'il faut appeler et rappeler sans cesse lorsque l'on est comme Christine Crozat une artiste digne de ce nom. Plus que monde ou de ses signes il faut alors parler de phénomène. Ce dernier est, à chaque fois, le trait du monde dans lequel celui-ci se fait jour dans un éclair de réalité reprise, re-décodée, reconsidérée. Mais cette potentialité n'apparaît qu'avec une co-naissance au monde, avec une sorte d'ascèse mais aussi dans le sentir et la lucidité. Peu en sont capables, Christine Crozat le prouve en créant des oeuvres qui ne sont pas des signes mais des formes. Une forme peut-être ligne, point ou surface en tant qu'ils informent l'espace en se formant eux-mêmes. C'est pourquoi dans une telle recherche les formes ne sont pas signes. Un signe est indifférent au lieu dans lequel il se configure. Une forme est intransposable dans un autre espace : celui où elle s'expose fait partie d'elle autant qu'elle de lui. Ils sont l'un à l'autre en incidence interne réciproque. Une forme de Christine Crozat est donc plus qu'un signe : elle instaure l'espace dans lequel elle a lieu. Elle n'est pas, elle existe, surgit en géodésique de l'espace avant d'être limite d'une figure ou indication d'un contour.

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