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28 janvier 2008 1 28 /01 /janvier /2008 10:33




Bernard Plossu


TRIBUTE TO BERNARD PLOSSU

une chronique de Jean-Paul Gavard-Perret


Bernard Plossu s'est penché sur Coltrane et a vu la distance, un monde de distance en images rectangulaires. C'est une plongée sur - presque dans - la terre : d'où le "son" de ses photographie : marche au bord de la distance, marche forcée mais jamais face contre terre.

Bernard Plossu se plie aux exigences de la lumière dans l'espace. C'est  pourquoi la plus simple de ses oeuvres n'est jamais une simple image.  Par le noir et le blanc, le dégradé des gris, le silence diminue au moment où l'artiste fait l'éloge d'une lumière étrange. Il n'y a pas de notes dans cet espace : juste l'harmonie de la chair dans un espace que  celui qui prend la "pose" n'a pas forcément choisi.

Le photographe peut vivre aussi dans la pénombre car elle ne coule jamais : elle se bâtit en l'espace de la prise. Elle fait la chair musicale. Ses volutes s'y dessinent dans la membrane de la pénombre. C'est le regard et le geste du photographe qui surprend le corps et forme la volute de sa membrane.

Souvent dans de telles épreuves l'espace est limité. La lumière cassée reste un seul silence de cristal. Des arbres s'effeuillent et c'est plus tard que la chair musicale de la photographie se décide. En cela que Plossu change la perception de la pénombre, du brouillard. Il peut parfois vouloir un monde de distance sans lampe à la Charlie Parker.

C'est un été lointain au Mexique, le photographe questionne les masures et les bâtiments en ruine de style colonial. Une lumière oblique - celle du Corbusier à Ronchamp pour en saisir la pauvreté. Mais chaque torchis
est dépassé par le mood et la peau.

Celle-ci reste en front-line dans la photographie. Car (Valéry l'a dit) ce qu'il y a de plus profond en l'être c'est sa peau. Plossu l'ausculte comme il renifle le ciel. Il se met au travail. C'est la distance entre la lumière ou la pénombre et l'objet de la prise qui décide les courbes de la photographie. D'où son étrange mystère qui n'a rien d'exotique. Ici même, là-bas. Plossu menace Monk.

Une rue soudain arrache les mots de la bouche. Le photographe est à Chicago il y a très longtemps. Il roule sous la pluie. Plus récemment il est en Ardèche où paraît-il les coeurs sont fidèles. Parfois il saisit une femme armée de la double vue du prophète : il lui enlève ses lambeaux de prière. Par ce seul strip-tease il perce sa chair sonore.

Crash. Silence. Son sang ne fait qu'un tour. Il se détache du corps possible, vole au soleil sa distance comme la femme a avalé toute la chair de Thelonious. Et de Miles. La note comme la photographie est souvent nue.

Plossu se détache de la distance, distingue la lumière de l'aspect. Il sait que les objets se replient parfois dans les bars, les caves, les lieux faciles mais surtout au grand jour. Oui la distance expire. Car le photographe n'est pas né de la dernière pluie : il ne cherche ni à faire rêver, ni à témoigner. Il a d'autre ambition : faire une photographie. Ne pas la réduire à ce qu'elle montre. Une photographie, une vraie, est insoluble au réel. C'est un tourbillon de notes.

Bernard Plossu ne sait si saisir l'objet est possible. Ce qui compte n'est pas là : il faut que les notes visuelles commencent à définir la course au long d'un rond de sorcière. La photographie à ce point écorche en douceur, percute en souplesse. Notre regard est en fuite.

Rien ne peut commencer sans de telles photographies. Et pour une raison majeure. Si, selon Proust, "le style c'est l'homme", le style ne fait pas la photographie. Cette dernière est une langue primitive : le son,
non pas le son : des bruits tellurique qui se frottent à l'envers et qui dans la photographie se compliquent, s'absorbent.

Plossu soulève les architectures. Et la texture de ses épreuves est une poudre immense. Il n'y a pas de chair dans la distance photographique mais leur auteur introduit le "poing de vue" dans la note, dans la clé.
Voici qu'elle peut mordre les fils électriques. Il y a la naissance de la lumière.

Il y a aussi son oblique, sa pénombre, sa volupté qui se déchargent de la présence. Ouvrir, respirer l'air. Plossu va retrouver New-York. Saisir ses filins de verre aux angles du mood. La pénombre démontre d'autres axes. Il rêve déjà d'un autre travail. D'un autre déplacement.

Dans la rue le photographe sait que la distance ne sépare pas de la pluie des notes. La distance rapproche?. le lointain fait le jeu de la proximité. La photographie décrit elle-même son désir. Elle recompose le chaos du réel qui revient à la vie.

Plossu remarque que la forme d'un corps rappelle le sang qui l'irrigue, noir sur blanc, dans les gris. Les notes changent la place de la lumière. La photographie corrode les ombre, ce que l'ombre spécule jusqu'à la fatigue qui trouble parfois à bon escient l'acte de saisir.

Car Plossu ne photographie pas comme une machine. Il marche devant chaque pulsation : le cerveau ce sont les rues, les déserts, les plateaux qui sont lavés par la lumineuse beauté du vent. L'artiste voit les corps sortir de la pénombre, s'acheminer vers la lumière. Il n'a rien à vendre.

L'amour fracasse la distance. Plossu est debout : donne une âme au granit, au béton. La force de la note est simple : il s'agit d'interroger la lumière liée à la pénombre. On peut dire qu'un tel amour touche à la virtuosité de la langue photographique. Le mood, la boue du bayou, le sable des déserts : tout cela est nécessaire.

Et chaque fois le photographe jouxte une frontière. Il ne revient pas en arrière. Il désigne une lumière. il sait que sa balle n'ira pas plus loin. Il s'est penché sur Keith Jarret. A compris la distance. C'est une image rectangulaire. C'est une plongée, une marche forcée au bord de la distance, du sillage de la distance.

Plossu se plie aux exigences de la lumière jusque dans l'espace. Il ne choisit pas de thèmes. La photographie peut naître d'une absence d'"objet". Il se demande aussi ce que le silence va dire et ce que le mood disperse.

Quel jeu va-t-il jouer aujourd'hui ? Il fait l'éloge de la distance dans la mesure où chacune de ses "notes" sait entrer chaque particule de matière. Chaque corps. La lumière disloque, diffracte la distance. Bernard  Plossu fait l'éloge de cette lumière là. Nous revenons avec lui au growl : l'harmonie de la chair dans un espace inexistant : dans l'harmonie de la chair l'espace n'existe pas.



Expositions

 "Voyage du plus lointain au plus proche "
 Bernard Plossu photographe
Jean-Gilles Badaire peintre
 et Joël Vernet écrivain 

du 17 janvier au 15 février 2008

Cité des arts de Chambéry
Jardin du Verney
73 000 Chambéry

Tél. 04 79 60 23 70


&

"Ateliers parallèles"
Bernard Plossu - Patrick Sainton

exposition du 12 janvier au 29 mars 2008

Conférence par Bernard Plossu
le 26 février 2008 à19h

LA NON-MAISON - Aix-en-Provence (13)

voir la présentation de l'exposition "Ateliers parallèles"


image : Plossu Mexique 1981



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