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10 novembre 2005 4 10 /11 /novembre /2005 00:00

Etreintes

novembre 2005

 

Galerie Objet Trouvé  - Paris

 
 
 
 Née en 1953 à Istambul,Ody Saban est l'incarnation parfaite du métissage culturel :juive sépharade ayant suivi l'enseignement catholique,elle est initiée à l'art par son beau-père musulman,restaurateur.

Dès seize ans,elle part étudier en Israël où elle vivra dans des kibboutz durant huit ans.Arrivée à Paris en 1977,elle participe à la création des squatts d'artistes et impose peu à peu son style.Son travail a été accueilli dans les collections publiques d'art brut ou outsider les plus prestigieuses comme par le Fonds National d'Art Contemporain.

À propos des dessins de cette exposition parmi les plus emblématiques de l'oeuvre de l'artiste, Roger Cardinal a écrit un beau texte :

 
La plume fauve

Regardez courir cette plume fauve, telle la queue du renard glissant sous la haie, les paraphes de l’écureuil longeant la branche, l’ombre de la mouette sur le sable. La main d’Ody Saban, déliée, ne recule pas. Elle arpente l’ampleur du papier, l’encombrant de lignes brusques ou sinueuses qui s’entrelacent et s’entretassent. La pratique de l’automatisme consiste en premier lieu à exercer une savante maladresse, donnant champ libre à la prolifération gestuelle: puis, par une sorte d’affaissement inspiré, les griffonnements saccadés sont pris dans un flux plus calme,  échappant à l’opacité tumultueuse de l’encre pour revêtir un début d’apparence. Alors, et c’est là tout son jeu, la dessinatrice tire doucement sur les fils ténus qui serrent les liens entre les formes. D’un grand galimatias illisible sortent des contours éloquents: des configurations émergent, petit à petit la confusion se dissipe et le dessin se précise.

C’est comme si, dans un sobre cérémonial, se tissait une trame magique, s’imposant, frémissante, toujours plus dense. Car, de même que l’araignée se confie à chaque noeud infime qui garantit l’architecture de sa toile, le sujet créateur maintient d’instinct un contact avec l’ensemble du réseau pulsionnel qu’est son ouvrage. Soutenue par une espèce d’hypnose nerveuse, la plume creuse une syntaxe intentionnelle qui porte le gribouillis à la cohérence.

Ainsi prend corps un monde d’une étrange exubérance.

Cet espace virtuel et inédit, véritable amas de profils hardis et de longs pans texturés, s’appuie sur des règles tacites d’équivalence, de transparence et de correspondance. Voyez ces petits personnages comme des portraits en miniature, reproduits à l’interieur de grands personnages. Découvrez ces niches intimes, ces alcôves surchauffées, où se déroulent de charmantes scènes scabreuses. Il s’agit d’échos et de reprises, parfois inquiétants. Le papier respire, les membres s’étirent et se recoupent. Arc, cercle, hachure, arabesque disjointe – autant de signes suscitant front, sourcil, pupille alerte, narine, menton, joue, lèvre juteuse... Visage après visage se dévoile et s’éveille radieux. Et les baisers se boivent tels un buisson avalant des moineaux.

Toutes ces scènes d’accouplement béni ont lieu mais leur lieu manque à nos cartes quotidiennes. Cet univers lourde de jouissance baigne dans une mythologie archaïque et volontairement floue. Interrogée, l’artiste admet quelques allusions: Çatal Hüyük, Ithaque, Éden; ou bien: Lilith, Pénélope et Ulysse, Ève et Adam. Mais rien n’est trop fixe, car son propos n’est pas d’illustrer une quelconque narration toute faite mais de mettre en scène un certain drame spirituel qui, plus précisément, traite de la rencontre d’une palpable présence avec une surface prête et ardente. Auteur et feuille vierge s’embrassent dans chaque trait d’encre, imprégnés de cette sécrétion scintillante qui coule de source pour enregistrer le rythme d’un coeur battant.

L’oeuvre d’Ody Saban n’invite guère à un effort de raisonnement mais à la reconnaissance d’une plénitude qui est comme la signature immédiate du sujet créateur. Sa haine du mensonge, sa volonté de rénover les rapports humains, sa passion de beauté et de joie se mêlent et se muent en une contemplation sereine. Sa ferveur émotionnelle prend enfin la voie de la lenteur et de la clarté. Les étreintes infinies sont l’image d’une extase qui dépasse la simple hantise charnelle. Il y a ici une ouverture vers autre chose, un élan presque mystique, l’amorce d’une harmonie impensable. Impensable, certes, mais seulement parce que – jusqu’à nouvel ordre – nous vivons en decà de ce paradis sans culpabilité, où l’élan amoureux plane librement, comme la plume sur la page blanche.

Par Roger Cardinal

 
OBJET TROUVE (édition-galerie-événements)
art brut - art singulier - outsider art
16, rue Daval - 75011 Paris (M° Bastille)
tél/fax : +33 (0)1 48 05 92 65
www.objet-trouve.com

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Published by Art Point France - dans Paris : expositions
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